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Louis XIV

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Que faire ? Dimanche après-midi. Il pleut. Sortir, malgré tout, pour prendre l’air, dissiper ce mal de tête qui broie ma boîte crânienne depuis hier. Je saute dans mes bottines, attrape mon manteau d’une main, les clés de l’autre. Je roule au hasard. Il me mène à Versailles, devant les grilles du château que je n’ai jamais visité. Pourquoi pas, après tout Je gare Titine, ma Twingo première génération, et m’avance vers la statue du grand roi.
Louis XIV. Était-il si impressionnant que cela ? Si doué, si charismatique ? Désireuse de savoir, je cherche le guichet des yeux pour acheter un billet d’entrée. Une longue file s’enroule et se déroule au gré des barrières. Diantre ! Je ne suis pas la seule à m’interroger sur le monarque. Je tergiverse un instant. Ai-je vraiment envie de visiter le château ? Après tout, parcourir le jardin suffira à apprécier la magnificence du lieu. Je pourrai alors évaluer les compétences du roi. Je contourne le palais et je m’engage dans une allée ponctuée de statues. Au loin, un canal en croix attend son crucifié. Un nuage de brume le recouvre à moitié. À gauche, un bois touffu attire mon attention. Je tourne dans une promenade, je tombe sur une fontaine dont les sculptures me font froid dans le dos. Avertissait-il ainsi les éventuels contestataires du sort qu’il leur réserverait ? Un frisson glacé glisse sur mes vertèbres. Hypnotisée, j’oublie de regarder devant moi et je percute une statue. Je bascule en arrière.
Je me relève, je tremble un peu. Autour de moi, personne. Une enfilade d’arbres, de haies s’ouvre devant moi, plonge dans le bois touffu où les feuilles mortes recouvrent le chemin d’une carapace rousse, en ce matin d’automne. Je m’y engage.
Soudain, une cavalcade résonne dans la forêt. Je regarde en direction du bruit. Des cavaliers en habit galopent vers le château. Intriguée, je tente de les suivre, mais ils sont trop rapides. Je retrouve le dédale d’allées débouchant sur les statues, les bassins, les geysers.
Des gens en vêtement d’époque me croisent, me saluent aimablement. Je leur rends la politesse tout en me demandant qui tourne un film, à Versailles, un dimanche matin. Je cherche les caméras, le camion de la régie, les inévitables malles noires bordées de métal. Rien. Bizarre.
Le château me toise, sur ma droite, alors que j’avance vers le canal. La brume s’est dissipée. Il fait beau, à présent. J’aperçois des gens en habits qui descendent lentement les marches du palais. Probablement des acteurs. Le plus grand mène le groupe.
Je poursuis mon chemin d’une statue à l'autre, de bassin en fontaine, si bien que je me perds. Soudain, j’entends des éclats de rire. Je me retourne. Je ne les vois pas encore, mais je devine leur ombre derrière le buis. Un homme en habit débouche d’une allée, suivi d’un autre, puis une femme en crinoline. La troupe me fait face à présent.
Fascinée, je les dévisage. On s’y croirait. Plus vrai que nature. L'homme, au milieu du groupe, est très beau. Grand, bien bâti, il se tient droit avec un regard altier. Bleu. Qui ne fuit pas. Décontenancée, je pose le mien ailleurs. Ceux que je prends pour des acteurs avancent en silence. Je m’efface pour les laisser passer. L’homme altier s'arrête devant moi.
Surprise, je le regarde. Il ressemble comme deux gouttes d’eau aux portraits de Louis XIV. Amusée, je décide de jouer le jeu. Je me penche en avant, en une sorte de révérence. Mon portable glisse de ma poche et tombe par terre, à ses pieds. Il se raidit.
— Qu’est-ce donc que cela ? demande-t-il d’une voix forte.
— Le nouveau iPhone Se 4g. 168 de mémoire. Oh ! Non ! J’ai pas de réseau ! Je l’ai choisi parce qu'il a 2000 pixels.
Tous me fixent à présent, avec les yeux écarquillés, l’air choqué, mais excitée par l’idée de faire une photo avec le prochain Alain Delon, ou Jude Law, comme on veut, je ne le remarque pas. J’attrape l’engin, je fais deux pas en arrière et j’appuie sur le bouton.
— Je peux faire un selfi ?
Je m’approche de celui que je prends pour un acteur jouant Louis XIV, le bras tendu, l'appareil à la main. Un homme m’assomme.
Lorsque je reviens à moi, je suis dans une pièce bleue. En face de moi, Louis XIV me scrute. Mon portable est sur la table, devant lui. Que va-t-il me faire ?
— Lorsque j’appuie sur ce petit bouton, une image apparaît dans le cadre. Je lis 11 :30. Et juste en dessous 20 12 2017. Que veulent dirent ces chiffres ? demande-t-il d’une voix onctueuse.
— C’est l’heure et la date d'aujourd'hui.
— Comment est-ce possible ?
— Vous êtes Louis XIV, n’est-ce pas ?
Il me fixe, pince les lèvres, hoche la tête en signe d’assentiment.
— Répondez à la question.
— Je vis en 2017.
Nous ne sommes pas seuls. Dans la pièce, trois autres personnes ont les yeux rivés sur moi. J’avale ma salive. On tue pour moins que ça, à leur époque. Comment vais-je finir ? Je dois sortir de là.
— Qui est le roi, en 2017 ?
— Il s’appelle Macron. Vous voulez le voir ?
— Oui.
Il parle lentement, en articulant. Je tends la main. Il y pose mon iPhone. Mais au lieu de lui montrer une photo, j’appuie sur « play musique », augmente le volume.
ACDC, le groupe de hard rock. « Hightway to hell » déferle dans la pièce.
L’assistance est saisie d’effroi. Je n’aurai pas d’autre chance. Je bondis sur la poignée de la porte, je l’ouvre et me rue dans l’escalier. Au rez-de-chaussée, je fonce dans le jardin et je m’enfuis. Au loin, le canal scintille. Je cours vers le petit bois, passe devant l’horrible bassin, longe l’allée de statues. Je retrouve la forêt.
Je m’arrête, haletante. Est-ce qu’ils m’ont suivie ? Est-ce que je suis en danger ? J’aperçois un couple qui marche dans ma direction. Ils sont vêtus à la mode de 2017. Ils ne galopent pas à cheval, ne portent pas de tenue d’un autre âge. Je les regarde comme un puits en plein désert. Ils me croisent sans me prêter la moindre attention. Je les suis. J’arrive devant le château où des gens vont et viennent. Un nuage de brume flotte au-dessus du canal.


PRIX

Image de 2017

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Ginette Vijaya · il y a
Ouf ! Il y a eu comme un bug quelque part qui a vous a fait traversé les portes du temps !! Surnaturel !
Je vous invite sur ma page .

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Bertrand Môgendre · il y a
Du rêve à la réalité, il n'y a qu'un pas à franchir et ici en l’occurrence c'est d'une statue qu'il faut s'affranchir.
Drôle et rondement mené, le texte se lit avec le sourire aux lèvres. Merci.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote, Christine pour ce texte original et rythmé !
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Patrick Lanoix · il y a
Je me suis beaucoup amusé en vous lisant, votre texte m'a fait penser au célèbre film français "Les visiteurs". J'adhère complètement et je vote.
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Maour · il y a
Ça me fait penser à quelque chose ;) Vous avez les voix de mon Petit Poucet qui attend de faire votre connaissance :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
À bientôt!

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Topscher Nelly · il y a
J'ai beaucoup ri.Mes voix pour cette originalité.
Mon univers si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Jfjs · il y a
J'ai bien ri et je n'ai pas d'Iphone ;-)
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Jean Calbrix · il y a
Une agréable lecture très vivante et humoristique. ! Bravo, Christine, et mes amitiés à Louis le quatorzième du 21eme siècle. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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