Louise et Adama

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Metteur en scène-auteur vivant à Saint-Malo. A publié "Une belle poignée de cerises" chez Paroles de Lorrains et "Des Nouvelles de Saint- Malo" chez Boule de Rêves Éditions  [+]

Image de Hiver 2019

Il l’a appelée :
— Louise, regarde-moi !
Elles s’est retournée, presque inquiète, ses cheveux noirs ont eu un beau mouvement, il a pris la photo.
Maintenant, ils marchent entre les hautes herbes, attentifs à ne pas bousculer le paysage.
Elle lui a pris la main :
— Nous sommes ici au pays de mon enfance...
Louise chuchote plus qu’elle ne parle, raconte les migrations d’oies sauvages qui sillonneront le ciel à l’automne et au printemps prochains. Elle dessine, avec son doigt vers le ciel, la route par laquelle passera le cortège bruyant, formant d’un instant à l’autre des figures nouvelles avec une chorégraphie parfaitement ajustée.
Épinglée à son chemisier blanc, une rose rouge en tissu ouvre et referme ses pétales à chacun de ses pas.
Adama crâne en frappant le sol de son bâton de marche ; le cône métallique au bout de la tige de bois creuse de minuscules cratères dans la vase. La terre séchée craque de toutes parts et se ride comme une peau ocre.
— Tu as parlé de nous à tes parents ? demande Adama.
— Oui. Ils ne veulent pas...
— Parce que je suis noir ?
Louise ne répond pas.

Tout est trop sec.
Au loin, les marcheurs se partagent sur les chemins de bord de mer.
Il fait beau comme un jour de fête dans la baie du Mont Saint-Michel. Aux pieds des moulins, les coquelicots s’agitent sous une légère brise tandis que des oiseaux minuscules s’en donnent à cœur joie dans de longues glissades.
Un vol de papillons blancs arrête leurs pas. Ils ont suivi des yeux le cortège immaculé, puis, se sont embrassés sous le soleil.
Pendant ce temps, un roitelet effronté mutilait une fleur d’anis sauvage.

Ils ont marché longtemps.
Progressivement, le ciel a revêtu ses couleurs du soir. Roses laiteux, fils de vert et restes de feu tissent les prémices d’une nuit colorée. Les boucles d’oreilles de Louise reflètent l’explosion de l’horizon. Elle marche comme si chacun de ses pas était une note sur une portée musicale : aussi aérienne que La femme à l’ombrelle de Monet.

Ils ont marché jusqu’au pied du Mont.
La pierre sacrée s’affiche. Un panneau placé devant l’entrée informe les visiteurs du caractère insulaire de l’édifice prestigieux : « Venez passer un moment d’exception entre ciel et mer ! »
Ils ont regardé la nuit venir vers eux, jusqu’à se laisser emprisonner par les flots, puis, se sont embrassés sous la lune.
Blottis dans un abri de fortune fait de branchages et d’herbes séchées, ils suivent, silencieux, les mouvements de leurs ombres argentées sur les pierres noires.
—Tu leur as parlé de l’enfant à naître ?
— Non. Je ne trouve pas les mots... Dormons, maintenant...

Au matin, ils découvrent une vaste plaine immaculée de sable blond et de vase luisante : la mer a disparu !
— Je vais te montrer une chose extraordinaire que des hommes ont établie ici il y a... plus de quatre mille ans ! lance Louise.
Après une longue marche, voici Adama en admiration devant ce « monument historique maritime ». Quelques pieux de chênes ressortent du sol pour retenir deux grands bras longs de plusieurs centaines de mètres formés de branches de bois tressées et de fagots de bouleau entrelacés.
— C’est une pêcherie ! Tu vois, quand la mer descend, les poissons sont piégés à l’intérieur des « pannes » et il n’y a plus qu’à venir les attraper à la main. Dire qu’ils sont venus de si loin, pour mourir là... Viens, allons jusqu’au banc de sable !

Le banc de sable brille : île minuscule dans cet océan de silence.
La lumière change à chaque instant.
Dans l’immensité lisse, les paroles tournent comme des cerfs-volants.
Voyageurs esseulés et heureux.
Petit à petit, la mer est revenue, comme par curiosité, riant de leurs pieds nus aux chaussettes de vase. Son vert lumineux taquine les jaunes pâles de l’arène, les gris perle de la tangue et le bronze des vasières tandis que les herbus frangent la côte en pliant sous le vent.
Soudain, submergés de désir, ils se collent l’un à l’autre et font voler leurs chemises... puis le reste.
Cependant que la marée remonte, leurs bras s’enroulent sur leurs corps nus.
Les flots avancent.
Leurs membres pétrifiés ne peuvent plus se défaire.
Ils se regardent, se sourient et s’embrassent sous l'écume.
La marée petit à petit les grignote.
Ils s’endorment sur le sable.
La mer les recouvre tout à fait.
Enlacés pour l’éternité.

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