1066 lectures

152

Finaliste
Sélection Public

Finalement, je ne suis pas descendu à Loubianka. J’ai cédé à ma curiosité je dois bien le reconnaître.
Ils m’ont déposé en voiture sur les flancs d’une large avenue, aux abords de l’université. De là, je rejoignis la Sokolnitcheskaïa, sorte de long musée troglodyte qui déroulait son corps d’acier, de marbres, ses rangées de colonnes jusqu’au centre névralgique de la capitale russe.
La ligne rouge comme ils la surnommaient ici. Rouge comme la révolte...

A peine avais-je passé le rempart de la Reka Moskva que mes pensées se sont mises à cavaler, la pression sans doute, la lente solennité de ce trajet vers les viscères de la grande moscovite, la proximité de tous ces quartiers, ces monuments, ces églises, les façades du Bolchoï, du Kremlin, les éclatantes couleurs de Basile le Bienheureux. Elles s’approchaient, inexorablement...
Les stations défilaient. Sportivnaïa... Frounzenskaïa, Ces lustres imposants qui inondaient la voûte de la salle centrale. Jamais je n’avais songé qu’un sous-sol puisse être un palais si majestueux.

La tentation grimpait, douçâtre, au gré des ponctuations chaotiques de la vieille machine. Park Koultoury... Krupotkinskaïa...
J’étais engoncé dans une épaisse parka, ce foutu harnais me gênait aux entournures et compressait horriblement ma poitrine.
Biblioteka Lenina... Fièvre, sueurs... Mes voisins de voitures semblaient tous absorbés par leurs pensées, rongés par le quotidien.
Station d’Okhotny Riad ! Je m’éjectai de la rame me laissant porter par la foule jusqu’au carrelage à damier de la salle centrale.

« Finalement je ne suis pas descendu à Loubianka » pensais-je.
J’avais besoin de la voir, de savoir, de remonter à la surface pour contempler cette dame que je n’avais vu qu’en photos, en plans, sur quelques images satellites dans plusieurs dossiers d’instructions. Ces clichés qui revenaient sans cesse devant mes yeux, ce panorama fantasmé qui investissait mes nuits, mes rêves, mes peurs...
Finalement la place rouge faisait partie intégrante de ma vie, elle était mon but, mon épitaphe, l’embouchure symbolique de mon obsession malsaine.

J’ai gravi les marches et je suis entré dans l’arène. Elle était là, magnifique, studieuse, au garde à vous. Malgré le temps maussade et la lumière timorée du jour naissant les cornets à l’Italienne de la cathédrale Basile le Bienheureux brillaient d’une somptueuse palette arc-en-ciel ; soutenu par un rouge intense ils semblaient à chaque instant vouloir ouvrir leurs corolles aux touristes intrigués.
A gauche, l’immense façade du Goum : un vrai look de palais royal ! Tout semblait immense, démesuré...
Avançant lentement, mes yeux glissèrent sur les parois lisses et anguleuses du mausolée Lénine. Sur cette vaste place historique le tombeau crachait une surprenante modernité et la chaleur rougeoyante qui enveloppait la bâtisse ne suffisait pas à lui retirer son parfum lugubre.

Je restai un bon quart d’heure sur la place contemplant les frontons écarlates, observant la population moscovite qui ne me semblait finalement pas si diabolique que ça. Ils étaient juste aspirés par leurs soucis, transportés par le bouillonnement régulier de leurs existences, ne prêtant plus attention à la majesté de leur décor urbain.
Etranges sensations...
Au fond de ma poche, je touchai les arrêtes de ma télécommande, le harnais me serrait plus que jamais.
Pourquoi n’étais-je pas cette femme qui traversait la place dans un élégant tailleur, vaquant à son travail de bureau, goûtant chaque jour la fraîcheur des matinées moscovites sur le vaste rectangle pavé de la place rouge ? Drôle de question ! Il me fallait rejoindre Loubianka.

Passant à gauche du centre commercial, j’empruntais la Nikol’Skaya jusqu’à la place Loubianka. Le ventre noué je descendis sur le quai : beaucoup de monde aujourd’hui sur la ligne rouge, comme chaque matin. La rame entra en station. Je m’engouffrai dans la seconde voiture. Le corps tremblant, le doigt frissonnant sur l’interrupteur rouge de la télécommande...
Avant que les portes ne se referment je déclenchai mon détonateur.

PRIX

Image de Hiver 2013
152

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Nabelle Martinez
Nabelle Martinez · il y a
flippant. pas évident de se mettre dans la peau de certains personnages... courageux de votre part.
Image de Ombre L Marine
Ombre L Marine · il y a
"J’ai cédé à ma curiosité je dois bien le reconnaître.
Et je l'ai suivi dans ce Moscou peint avec talent! Et puis... et puis... mon coeur a fait "boum! "sous le détonateur de la plume de l'auteur!

Image de Auréline Loeuillet Vrhovac
Auréline Loeuillet Vrhovac · il y a
J'ai toujours été fan de ce texte...et la fin me donne des frissons à chaque fois.. Alors, je vote.
Image de Auréline Loeuillet Vrhovac
Auréline Loeuillet Vrhovac · il y a
Oui ;-) j'aurais pensé que tu aurais deviné...
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Merci Auré... Heu, c'est toi la princesse anonyme sur mon blog?
Image de Marie-hélène Gonzalez
Marie-hélène Gonzalez · il y a
j'suis fan bizzz couzzzz.
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Merci cousine. A bientôt.
Image de Elly Chris
Elly Chris · il y a
Aurais-tu dans ta boutik des mules en reptiles? ;-) rien à voir avec ta nouvelle, juste une pensée comme ça :-)
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Non ça c'est au "Chat botté" de M.Fersen. Bises p'tite bulle. :)
Image de Frederique Panassac
Frederique Panassac · il y a
Toujours aussi terrifiant. Je revote.
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
N'aie pas peur @[586715574:2048:Frederique], c'est pour "de la fausse"! :)
Image de Christel Clot
Christel Clot · il y a
Je viens de revaliider aussi!
Image de Pascale Pujol
Pascale Pujol · il y a
Toujours aussi froid, de plus en plus de saison... je revote
Image de Brigitte Vanwynsberghe
Brigitte Vanwynsberghe · il y a
Ouah!
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Oui ils ont imprimé mon premier recueil, du super travail! :)
Image de Brigitte Vanwynsberghe
Brigitte Vanwynsberghe · il y a
Je vous ai trouvé grace à Copy média ...
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
Merci pour votre visite et votre voix Brigitte. N'hésitez pas à venir découvrir mon second texte en compétition (dans la catégorie "poésie"): "Les deux cigarettes"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/les-deux-cigarettes

Image de Élodie Lécrit
Élodie Lécrit · il y a
Un joli vocabulaire, une histoire détonante.. Pour le reste, pas de ça entre nous! ^^
Image de Grégory Parreira
Grégory Parreira · il y a
A Moscou aussi les temps sont durs. :)

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Inspirer... Expirer... Encore... Prier... Je ne devrais pas ressentir ce stress. Au contraire, je ne devrais éprouver que la joie d'être ici, d'avoir l'honneur de faire ce que je m'apprête à ...