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Lorsque les chiens aboient.

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Mariolga

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Les chiens avaient commencé à aboyer vers 2 heures du matin. Ils avaient aboyé sans discontinuer jusqu’à ce que je me lève et les fasse sortir. Une fois dehors, ils s’étaient calmés mais mon oreille exercée à reconnaitre tous les bruits de la nuit avait bien entendu, à leurs va-et-vient constants, qu’ils continuaient de s’agiter. Quand on habite comme moi au fond d’une vallée, au bout d’un chemin de terre de 3 kilomètres, lorsque les chiens aboient, c’est qu’il se passe quelque chose. C’est pour ça qu’ici, on a tous des chiens.
Après le mauvais sommeil de cette nuit trop courte, je m’étais réveillée de mauvaise humeur. C’est en ouvrant les volets que j’avais vu le gros 4X4 noir. Qui était cet imbécile qui s’était arrêté au beau milieu de mon chemin ? J’avais jeté un châle sur ma chemise de nuit et m’étais précipitée, prête à en découdre avec l’intrus. Ici, tout le monde sait qu’il vaut mieux attendre 10 heures avant de se risquer à venir me déranger.
Les vitres teintées ne permettaient pas de voir à l’intérieur et toutes les portes étaient fermées. Et bien sûr, il n’y avait personne alentours. Comment j’allais faire pour partir si j’avais une urgence ? Les gens se croient partout chez eux, ils ne se rendent pas compte qu’ils dérangent. De rage j’avais donné un coup de pied dans la roue et j’étais rentrée boire mon café. Puis j’avais téléphoné à la gendarmerie pour qu’ils envoient une dépanneuse pour dégager mon chemin. Bien sûr ils m’avaient dit d’attendre qu’il reparte comme il était venu car ils avaient d’autres urgences.
Je n’avais vu personne de la journée et le lendemain, le véhicule était encore là. Le jour d’après aussi. Les chiens étaient toujours aussi agités. A plusieurs reprises, je les avais entendus aboyer à la lisière de la forêt et autour du bâtiment où j’extrais le miel. En cette saison, je ne vais jamais par là-bas mais ils faisaient un tel raffut que j’avais fini par aller voir. Ils grattaient à la porte comme des forcenés mais lorsque j’avais ouvert, ils avaient reculé. Ça puait là-dedans, il y avait comme une odeur de sang, mais pas de sang frais, de sang qui commençait à se décomposer et d’ailleurs, une nuée de grosses mouches s’était élevée de derrière l’extracteur. Le sol était recouvert d’une grosse tache noire. Je n’étais pas allée voir plus loin, ça ne me regardait pas. J’avais refermé la porte et j’avais une nouvelle fois appelé la gendarmerie, cette fois pour leur dire de rappliquer vite fait pour enlever le macchabée qui squattait ma miellerie.
Pour venir, ils étaient venus et en nombre ! Il y avait même la dépanneuse. Pendant qu’une équipe s’occupait de la miellerie, un gendarme était venu m’interroger. Je leur avais dit ce que je savais, c’est-à-dire rien. Avant de partir, ils m’avaient demandé de venir reconnaitre le corps. Il était sur un brancard dans une housse noire. Ils avaient juste dégagé le visage. C’était un homme jeune, la petite trentaine. Je ne l’avais jamais vu pourtant il y avait en lui quelque chose d’un peu familier. Le gendarme avait vu mon hésitation et m’avait demandé à qui je pensais. J’avais ricané car celui à qui il me faisait penser, c’était mon ex-mari au même âge, mais ça, c’était tout simplement impossible, d’abord parce que le Roger était mort et que s’il avait été vivant, il aurait 76 ans !
Ils étaient revenus le lendemain. Le mort s’appelait Pierre Dumas et avait 34 ans. Ils m’avaient interrogée sur mon mode de vie, voulaient savoir de quoi je vivais, si j’étais propriétaire, si je voyais souvent mes enfants, où ils étaient bref tout un tas de questions comme c’était moi qui l’avais trucidé. Ils m’avaient aussi demandé de ne pas quitter la commune et de me tenir à la disposition des enquêteurs.
La semaine suivante, deux officiers de police judiciaire et deux techniciens étaient venus pour me demander de me soumettre à un test ADN et effectuer une perquisition. Ça avait pris la journée car ils étaient passés dans tous les bâtiments. Ils avaient mis un beau bazar dans la maison. Ça m’avait pris 2 jours pour tout nettoyer et tout remettre en état et à mon âge, c’est plutôt pénible.
J’avais eu mes enfants au téléphone. Ils avaient eu la visite des flics sur leurs lieux de travail et étaient furieux d’être mêlés à ce qu’ils appelaient mes magouilles. Mais de quoi parlaient-ils ?
Finalement, les gendarmes étaient venus me chercher. J’avais été mise en examen pour meurtre et complicité de meurtre. En garde à vue, j’avais surtout été interrogée sur ma vie de couple, sur ce que je savais des infidélités de mon ex-mari, sur les dernières fois où je l’avais vu. Son corps avait été exhumé. Parait-il qu’il aurait été assassiné lui aussi. Ça faisait 20 ans qu’on était séparés quand il était mort. D’un cancer à ce qu’on m’avait dit. Ça faisait 20 ans qu’il était parti avec une jeunette en me laissant la ferme sur les bras. On n’avait jamais divorcé. J’avais appris qu’il était mort quand le notaire nous avait convoqués pour la succession. J’avais eu la moitié de l’exploitation et l’usufruit sur le reste que se partageaient mes deux enfants. Où était le problème ?
Le problème est qu’il y avait un 3ème enfant qui réclamait sa part. Il n’y avait aucun doute sur la paternité, il était bien le fils de Roger, le frère de mes 2 enfants dont on avait retrouvé des traces d’ADN dans le véhicule. Que ce 3ème enfant avait été poignardé de 18 coups de couteau chez moi. Que le couteau avait été retrouvé, nettoyé de toute empreinte, sur une poutre dans le grenier à foin. Que ce couteau était celui dont je me servais pour saigner les bêtes, chez moi et chez les paysans du voisinage, j’avais le don pour ça. Que des voisins avaient vu mes enfants à plusieurs reprises, les semaines précédentes alors que j’avais affirmé ne pas avoir eu de leurs nouvelles depuis 3 mois. Que j’avais la réputation de ne pas être commode... Tous les indices me désignaient comme coupable, ou du moins complice de ce meurtre. J’avais été incarcérée. Mes enfants aussi, mais pas dans la même prison.
Voilà, c’est mal foutu la vie. On croit être enfin tranquille chez soi et un joker sort du chapeau et remet tout en cause. Ma mère me le disait souvent : j’aurais dû me casser la jambe plutôt que d’aller à ce bal de la Sainte Barbe où j’avais rencontré Roger, ce grand coureur de jupons qui ne m’a même pas fait connaitre l’extase.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
palpitant, "tordu", final ouvert, du rouge du noir, bravo, voix pour votre voie, sans barguigner!
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Lililala · il y a
On reconnait une bonne histoire quand on se surprend à sauter les mots, les phrases pour lire vite, plus vite. Bon OK, je recommence ma lecture...
mais vous êtes obligée de préparer la suite !

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Miraje · il y a
La vie paisible à la campagne n'est plus tout à fait ce qu'elle a été ☺☺☺ !
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Gérard Aubry · il y a
Quelle histoire! Erreur judiciaire ou criminelle? Pourquoi est-il venu se faire assassiner chez la première femme de son père? La justice décidera! Très bien! G.A. Vois mon "Labo de la peur" et apprécie!
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Grimarie · il y a
Eh ben !!! te voilà en prison, ma soeur ! et toute la famille avec toi en plus ! J'ai peur d'être impliquée aussi et je m'attends à voir débouler les flics! où nous mèneras tu la prochaine fois ?
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Mariolga · il y a
au fond d'un puits !
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Christine Charbonnier · il y a
ben dis donc, ça fout les chocottes ! je voyais bien le lieu, les personnages. moi, ce que je dis, c'est que les minots, ils sont pas blancs-blancs...
z'auraient des trucs à se reprocher que ça m'étonnerait pas !

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Romane González · il y a
Bravo! J'ai beaucoup aimé votre texte! J'aime particulièrement votre narratrice!
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Florent Paci · il y a
Pas de chance ! C'est le moins que l'on puisse dire. Mes votes pour un très très court bien pensé ;)
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Aziza le Guillou · il y a
Comme Fabrice, je demande la suite !
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Fabrice Eventhorizon · il y a
La suite, la suite, la suite,... !
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Mariolga · il y a
là, il faut utiliser ta propre imagination.
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Martine Joindreau Rambaud · il y a
Non... c'est la veille qui est toxique.... Elle cru retrouver son mari et sa jeunesse... l'extase n'est pas venue non plus ... alors couic !
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Mariolga · il y a
tu as peut-être raison !
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