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L'oncle Max

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Mon oncle Max a toujours été une énigme. Et même aujourd'hui qu'il est mort, il traîne encore derrière lui un fumet de mystère. C'était un petit homme, taciturne et nerveux. Je l'ai toujours connu un crayon à la main, consignant des secrets dans un petit carnet.
L'oncle Max parlait peu, et bien souvent par gestes. Il n'avait pas de femme, pas de chien, pas de canari. Il vivait à "l'Hôtel" --- le seul café du village en réalité, et qui faisait office d'auberge --- où pour seulement deux mille balles de l'époque, il occupait une chambrette avec vue sur la petite place du marché. Pour mille balles de plus, on le nourrissait le midi et lui versait sa soupe du soir, on lui lavait son linge, cirait ses bottines, repassait ses chemises. Pour dix sacs, Lucette se laissait tâter les tétons ; pour dix sacs de plus, elle vous offrait une gâterie ; et pour trente sacs, il avait droit à tout. Le jour où mon oncle Max touchait son salaire d'employé communal, il demandait à Lucette un supplément, et pour mille francs, accessoires compris, il enfilait un pyjama, et Lucette, une blouse blanche, une culotte de dentelle... C'était parti pour quelques heures à jouer le malade que l'infirmière attache. Tout le monde le savait, au village, que le seul luxe de l'oncle Max, c'était de se taper de la soubrette bien grasse... Mais personne ne riait, on l'aimait trop pour ça.
Le reste du temps, sa journée finie, quand il ne bricolait pas pour le mari de Lucette, ou qu'il ne bêchait pas dans un jardin voisin, il se baignait dans la rivière ou disparaissait dans les bois. Lorsqu'il en revenait, la nuit déjà tombée, il s'enfermait avec sa soupe dans sa chambrette, et seule la lumière sous sa porte signalait sa présence. Il l'éteignait fort tard et se levait fort tôt, plus silencieux qu'un chat, un peu avant le jour.
Tout le monde aimait mon oncle Max. Il réparait nos vélos et ramassait tous les gosses du village. Puis, sans rien dire, il les ramenait à leur mère, leur ébouriffait les cheveux en guise d'au revoir, comme pour les consoler.
Il nourrissait les oiseaux et caressait les chiens. Il fabriquait de drôles d'objets en bois, qu'il donnait aux petits juste pour les voir sourire. Il déposait des fraises des bois, tout juste ramassées et brillantes de rosée, à la porte des voisins. Il portait les sacs de provisions des femmes enceintes, donnait le bras aux grands-mères, vidait les truites pour Lucette.
L'oncle Max promenait partout son crayon avec lui. Quand il ne s'en servait pas pour gribouiller sur son carnet, il s'en amusait, le faisant glisser distraitement entre ses doigts, puis tapotant son front avec, à tout petits coups de tambour, avant de le mettre dans sa poche, puis de le ressortir, de bien le triturer, de se le mettre en bouche, de s'y ronger les nerfs.
Tout le monde le respectait, oncle Max, parce qu'il savait des choses et qu'il n'en disait rien. Le soir, à la veillée, il nous contait des fables, qui nous laissaient toujours un peu perdus, mais émerveillés, et comme réconciliés avec les flammes qui doucement berçaient et nos yeux, et nos âmes. Avant le jour levé, il s'en allait parler aux bêtes, aux plantes, aux sources, il s'en allait chercher la fraîcheur des forêts et l'espace des déserts. Il nous en ramenait un souffle libre et froid, une envie de courir, tout nus sous le soleil.
On l'admirait, mon oncle Max. Il appelait les étoiles par leur petit nom, il chantait des poèmes et savait l'italien. Il jouait aux échecs comme personne, taquinait le poisson comme un as, faisait merveille dans les jardins, connaissait l'histoire des reines légendaires. Un vrai puits de silence que comblaient, frénétiques, les tics de l'écrivain : et la main de foncer dans la poche, les doigts de se crisper sur le crayon mâchouillé, voilà que ça y était, que ça lui revenait, le spasme incontrôlable, tremblant d'enfouir dans son carnet l'os qu'on viendra manger, en temps voulu...
Quand mon oncle Max est mort, ma mère qui est sa soeur, a confié à moi seul, en même temps que le vieux carnet, le secret de cet homme qui ne sut jamais ni lire ni écrire...
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Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Un merveilleux portrait, très touchant ... Vous auriez pu le présenter au concours... votre écriture est riche, et un tantinet coquine!
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cendrine borragini-durant · il y a
Coquine, vous avez mis le doigt dessus... ;-)
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Fredo la douleur · il y a
Cet oncle Max, toute une histoire ! ^^
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cendrine borragini-durant · il y a
Tout un mystère, plutôt...
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lcourdavault · il y a
J'ai un oncle qu'on appelle Loulou, il y a quelques ressemblances, cette histoire m'a ramené quelques dizaines d'années en arrière, merci pour ça.
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cendrine borragini-durant · il y a
Quand la fiction rejoint la réalité...
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Franck Belton · il y a
Je me délecte de vos histoires. Encore!
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Franck. Si vous aimez mes histoires, allez donc voir mon "Méchant". Mais je vous préviens : à vos risques et périls...;-)
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Chantal Sourire · il y a
Très attachant, cet oncle Max, on dirait qu'il a vraiment existé...
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cendrine borragini-durant · il y a
Je n'ai pas d'oncle Max mais je suis sans doute influencée par mon métier (formatrice en langue française pour adultes relevant d'illettrisme ou de FLE)

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