L'ombre de mon idée

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Petite plume et nouvelle page... "Jours de Semaine", mon premier roman "feelgood" est publié aux éditions France Loisirs (Fév 2021). J’anime "Bulle de Plumes", l’atelier d'écriture créative  [+]

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Trouver l’idée. C’est tout ce qui me vient à l’esprit.
Et en 8000 signes. Espaces compris.
Ombres. Une idée, des mots, des espaces. Des espaces qui ponctueront des mots. Des mots qui raconteront une ombre. Mon idée de l’ombre. En 8000 signes maximum.
Mon idée est là, dans mon cerveau, comme un souffle qui germe de mon esprit pour jaillir sur mon clavier.
Mais là, sur ce thème de l’ombre, rien ne vient. Je suis dans le brouillard total.
Et si mon idée avait une ombre ?

Je ferme les yeux. Je cherche l’idée.
L’ombre de mon idée ressemble à une bulle de savon, grise aux reflets irisés. Elle naît invisible, un petit pois sans poids qui vient de nulle part. Puis doucement elle grossit. Irrémédiablement attirée vers le ciel comme un ballon gonflé à l’hélium, elle se balance au gré du souffle de sa vie, indomptable. Dans mon corps, elle se dilate, grimpe le long de mes lombaires, remonte lentement mon échine, parcourt cervicale après cervicale et s’arrête au niveau de la nuque.

Je me concentre. Ça y est, je la vois, l’ombre de mon idée. Elle est au pied de l’arbre de vie situé dans mon cervelet. Mais très vite la bulle se dégonfle, elle m’échappe. Elle s’envole dans l’hémisphère droit et se cache dans une des cavités de mon cerveau. Je tente de la suivre, et là je m’enfonce dans un amas de longs fils carmins tous connectés entre eux et qui arrivent de toutes parts. Je m’empêtre dans cette forêt tubulaire qui tressaille au rythme de vibrations silencieuses.

Petite balle d’air rebondissant sur les parois de mon tronc cérébral, cette ombre se dirige maintenant vers le lobe occipital de mon cerveau. Je le sais car à cet instant ma respiration ralentit. Je canalise mon souffle, ma concentration est maximale et je sens ma température corporelle baisser comme dans un demi-sommeil. Le terrain est propice à la création. Je déglutis, inspire, expire. Mais mon idée de l’ombre en profite pour se faire la malle. Elle s’envole, inspiration aspirée dans un nouveau dédale de liaisons crâniennes...

Faire le vide. Je ne veux pas perdre mon idée sur l’ombre. Je me tiens toujours immobile devant mon écran vierge. Autour de moi, un faux silence. Le fond sonore d’une rue parisienne pavée, un vent qui siffle et transperce les arbres dénudés de décembre, le bruit des klaxons agacés... Mon idée doit être dans l’aire auditive du lobe occipital. J’entends aussi une pluie fine. Son ombre s’enlise. Mes doigts restent suspendus au dessus du clavier, prêts à s’activer au moindre frémissement de mon esprit. Je retourne à mes pensées, noires.

Ma vision s’obscurcit elle aussi. Dans la nébulosité de mon cerveau, je commence à broyer du noir. Aucune autre idée. Pas la moindre pointe d’inventivité. Pas la plus petite flamme de créativité. Rien. Je suis dans l’ombre, oui, la plus totale. Cette sensation ouatée m’empêche de réfléchir. Mon regard se trouble, enfumé par cette incertitude de poser des mots sur la feuille. Mon cerveau oscille entre la blancheur de cette page, ce coton qui m’entoure comme de la neige poudrée et l’obscurité de mon esprit aussi ténébreux que mon ombre. Décidément, je supporte mal la perception des couleurs opposées imposée par mon lobe occipital.

La sphère légère de mon ombre rebondit et repart de plus belle pour survoler maintenant un paysage ombreux. Là, j’aperçois un lac dans l’opacité de la cavité. Je suis à présent dans le lobe pariétal où tous mes sens sont en émois. Je ne vois pas, je ressens. Sensation de froid et d’humidité. Un nuage de vapeur glacé emporte mon ombre plus loin. La bulle semble givrer au contact de l’air qui la pousse au dessus de la surface plane gelée. J’en deviens mélancolique. Est-ce une bonne idée ?

Ma bulle créative s’enfonce encore un peu plus dans les profondeurs de mon crâne. Ma matière grise est en effervescence. Je cherche le lobe frontal qui pourrait me permettre de raisonner à défaut de créer. C’est l’endroit parfait pour résoudre mon problème. Calcul, logique, rationalité... J’ai devant moi les outils nécessaires pour débloquer mon armée de phalanges. D’ailleurs, ma sphère devient conique avant de prendre une forme rectangulaire. Je perçois l’ébauche d’une méthode pour apprivoiser une idée sur l’ombre...

Qui s’évapore à nouveau avec mon idée ! A peine ai-je eu le temps d’entrevoir un début d’inspiration que ma bulle d’air explose dans mes méninges. Des morceaux d’idées retombent en ombre légère sur mon encéphale, tels des flocons. Je suis anéanti, mon idée a entièrement disparu. Comme je suis encore dans la partie frontale, je vais utiliser ma jugeote. Or je me souviens qu’une idée est souvent issue de souvenirs. C’est donc dans le lobe temporal que je dois la chercher, cette fameuse idée d’ombre !

Je rebrousse chemin, passe devant le lac toujours terne et plat dont l’horizon s’estompe sous une fine couche de gel. J’ai le spleen, peut-être à cause de cette ombre qui s’évapore en fumées vaporeuses sur l’eau verglacée. Derrière la condensation de ce panorama, j’aperçois enfin dans un recoin arrondi le lobe temporal. Je me projette dans l’univers des souvenirs, à la recherche d’une idée sur l’ombre. Je suis vite envahi de sentiments tristes et lugubres qui me rappellent mes jeunes années.

Ces sinistres souvenirs s’estompent, je vois apparaître distinctement une idée sur ce thème imposé ! Mes pensées se bousculent, mes sens sont en éveil, mes sensations physiques reviennent. Mon pouls s’accélère. Je sens des fourmis au bout de mes doigts. J’entends le bruit des touches sur le clavier ! Mécaniquement, mon cerveau se met en branle :
Je ne veux pas perdre mon idée de l’ombre et l’ombre de mon idée. 5673 signes. Espaces Compris. Point.
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