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L'ombre de Dibutade de Sicyione

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Le commissaire de l'exposition sur le thème des Ombres qui devait être inaugurée le premier novembre deux mille dix-huit, avait réussi à convaincre le conservateur en chef du Groeningemuseum de Bruges de lui prêter l'œuvre de Joseph-Benoît Suvée « Dibutade ou l'Origine du dessin ».

Il avait consulté une abondante documentation, dont le texte de Pline, pour réaliser cette exposition qui serait le point culminant de sa carrière au Musée du Louvre. En résumé, sans entrer dans les querelles d'historiens de l'art sur leurs prénoms réels, Boutades ou Dibutade de Sicyione, simple potier de terre à Corinthe avait une fille prénommée Callirrhoé, amoureuse d'un jeune homme, qui l'aimait, et qui devait la quitter pour un long voyage. Pour garder son souvenir, elle traça contre le mur, avec du charbon, à l'aide d'une lampe, les contours du visage, puis son père à l'aide de l'argile fabriqua le portrait en relief de son amoureux. Cette légende avait inspiré la peinture de Joseph-Benoît Suvée. Le peintre y avait dessiné la fille du potier traçant sur le mur l'ombre du jeune homme aimé, qui l'enlace amoureusement avant de la quitter.

A l'arrivée de l'œuvre, le commissaire de l'exposition avait vérifié à la lueur de la bougie, qu'elle était bien intacte : l'ombre avait une présence saisissante, elle bougeait. Il frissonna et se dit qu'il était temps de quitter le musée en laissant les œuvres sous la surveillance des gardiens de nuit.

Il rentra chez lui, fatigué, un peu stressé, se demandant comment se passerait l'inauguration. Il but un verre de lait et se coucha. Le sommeil ne venait pas. Il rêvait à demi-éveillé.

Le musée du Louvre la nuit avait sa vie propre. Une fois que les gardiens avaient fait leur tournée, les personnages des peintures en prenaient à leur aise. Ils sortaient des tableaux pour se dégourdir les jambes, les peintres ne se rendaient pas compte que tenir la pose pour l'éternité était mission impossible.

Ils se promenaient dans les galeries, ce qui était assez amusant, c'est que l'on pouvait voir tous les styles de vêtements, depuis les tuniques de l'Antiquité, un simple voile posé négligemment sur le sexe pour certaines, quelques-uns se promenaient en uniforme avec leurs épées, d'autres osaient se promener nus, hommes et femmes, mais personne ne semblait s'en étonner !

Bien évidemment pour faire comme les autres, la fille du potier descendit de son tableau avec son amoureux. Assis sur un banc tapissé de velours, ils se caressaient et s'embrassaient en pleurant à l'idée de leur prochaine séparation.

La nuit passa ainsi, et comme à l'habitude, à 6 heures du matin, chaque personnage reprit sa place dans son tableau, comme si de rien n'était ! Les gardiens de jour arrivèrent et firent leur tournée pour vérifier que tout était bien en place pour l'inauguration qui devait avoir lieu à 10h du matin par le Commissaire de l'exposition, en présence de la nouvelle ministre de la culture et les personnalités invitées comme de coutume.

Ils n'en crurent pas leurs yeux. Les ombres des tableaux qui avaient été réunis sur le thème des Ombres, avaient tout simplement disparu. Vent de panique au Musée, ils appelèrent le commissaire de l'exposition qui ne répondait pas, et pour cause, il dormait ! Le Préfet de police lui-même, le nouveau Ministre de l'intérieur, les services de la police et de la gendarmerie étaient sur place, cherchant des indices, relevant des empreintes. Il fallait faire vite et être discret. Beaucoup d'œuvres avaient été prêtées par des musées étrangers, si l'on ébruitait l'affaire avant qu'elle soit résolue, on risquait l'incident international.

L'explication était pourtant fort simple. Les personnages avaient bien repris leur place dans les tableaux, mais leurs ombres avaient décidé une grève-surprise, pour obtenir du ministre de la culture, des conditions plus confortables. Tant qu'elles n'auraient pas obtenu la satisfaction de leurs revendications, elles ne se remettraient pas à leur place. Les ombres de la fille du potier et de son amoureux, par solidarité, s'étaient jointes au mouvement, même si venant de Belgique elles se sentaient moins concernées par la législation française ! Elles avaient trouvé une cachette sous un escalier, et continuaient à se caresser et à s'embrasser sans s'occuper du brouhaha extérieur.

La ministre de la Culture, enfin arrivée, reçu un tweet de revendication. « Nous, les ombres exigeons que toutes les nuits où le Musée est fermé, nos personnages et nous-mêmes puissions prendre un peu de repos. Nous voulons pouvoir déambuler à notre guise dans les galeries du musée, les muscles de nos jambes étant complètement atrophiés, nous demandons des lits confortables pour nous allonger, la position verticale à perpétuité étant tout simplement une torture. Nous nous engageons, si nos revendications sont satisfaites, à réintégrer les peintures à 6 heures du matin, à l'arrivée de l'équipe de jour. Nous acceptons, à titre exceptionnel, de rester en place, pour la Nuit des Musées, à la condition qu'une ½ journée de congé nous soit accordée le lendemain ».

La ministre de la Culture qui venait de prendre ses fonctions, appela le Premier ministre, qui appela le Président, qui lui-même appela Dieu.

Le Président dit : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, j'ai péché, grandement péché, je me suis débarrassé des ministres incompétents, je viens de faire mon premier remaniement, je vais essayer de corriger le tir pour les retraités, pour les pauvres, pour les migrants, pour l'extrême-gauche, pour l'extrême-droite, pour le centre, mais pour les ombres, je ne suis vraiment pas compétent. Que me conseillez-vous de faire ? » Dieu dit : « mon fils, je te conseille une solution de bon sens » Le Président : « Quoi, mon Dieu ? Je ferai tout ce que vous me direz. » Dieu dit : « pour la cocaïne, faut arrêter, c'est très mauvais pour la santé. N'oublie pas de leur dire au prochain conseil des ministres et aussi à ta nouvelle ministre de la Culture. Elle a vraiment une imagination débordante. Après tu verras, tout ira beaucoup mieux. » Le Président : « ça ne va vraiment pas être facile, mon Dieu, de vous obéir, mais il faut absolument que le Pays se sorte de ce mauvais pas, je vais transmettre votre message, je ne sais pas comment je vais tenir pendant tous les conseils des ministres à venir, et surtout, quand je voyage, avec le décalage horaire... »

Le Président appelle le Premier Ministre, qui appelle la Ministre de la Culture, qui appelle le Préfet de Police, chacun transmettant le message de Dieu. On rappelle le Commissaire de l'exposition, qui finalement se réveille, frais et dispos, après avoir bu son verre de lait.

« Ce matin, en l'honneur de l'inauguration, je vais me faire un super look pour marcher dans l'ombre de la nouvelle Ministre de la Culture. Elle me plaît bien, le problème, c'est que je vais marcher dans l'ombre de son ombre. Elle ne va même pas me regarder !!! »

PRIX

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Anne Marie Menras  Commentaire de l'auteur · il y a
Mille merci aux 101 lecteurs qui ont aimé, commenté et voté pour ce TTC ! J'avoue que je me suis bien amusée à l'écrire, il semblerait d'après les commentaires que les lecteurs se soient amusés également. Pourquoi le titre "L'ombre de Dibutade de Sicyione" ? Le tableau de Suvée, dont les personnages principaux sont les héros d'une légende à l'origine de l'ombre dans la peinture, s'appelle Dibutade ou l'Origine du dessin. Je vous invite à lire Jeanne qui a eu la gentillesse de le commenter longuement avec beaucoup de pertinence et humour !
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Jeanne · il y a
Le Louvre, à la veille du 1er novembre 2018, jour de la Toussaint, le musée brille de toutes ses lumières, en attente d’une inauguration en présence de personnalités où sera présenté un tableau précieux, au symbolisme émouvant représentant une jeune femme de condition modeste qui fige l’instant, grave l’ombre, garde l’empreinte de son amant en partance, une œuvre de maître signée d’un grand nom de la peinture flamande et qui pour cette occasion exceptionnelle a fait le trajet depuis la Belgique. Le commissaire de l’exposition est fébrile, on le serait à moins pour cet événement qu’il considère comme l’exposition du siècle mais paraît serein, la veille au soir après examen minutieux, l’écrin de la toile est fin prêt.
Il rentre se reposer dans sa maison, tout à la passion de son art, il ignore ce qui se trame dans son dos et celui des gardiens lorsque tout semble endormi, silencieux des pas des visiteurs, des ombres s’animent la nuit, font leur show, leur numéro et on imagine fort bien la scène, les rencontres insolites, les mots doux s’échanger, les temps, les saisons se mélanger, le passé, le présent, les années, les siècles se croiser, l’Histoire se donner rendez-vous en une grande fresque animée. Un décor, un cadre idéal pour muser et plus si affinités. Le Louvre, un lieu prestigieux qui a été le théâtre de faits étranges par le passé, à savoir l’ombre d’un fantôme, une silhouette au long vêtement noir qui déambulait, hantait une autre salle du musée.

Le grand jour arrive, des ombres qui ce jeudi au point du jour, n’ont pas réintégré leurs toiles, ne se sont pas fondues dans leurs tableaux attitrés mais se sont littéralement évanouies. La sécurité de jour est dans tous ses états, la police sur les dents, en quête d’indices, enquêtent en toute discrétion pour ne pas ébruiter l’affaire. Le mystère dépasse l’entendement. Portraits lumineux, traits orphelins privés de leurs halos, leurs projections d’ombre, qui a volé les ombres ? Tableaux inanimés, ombres animées, " avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? " Force est de constater que les ombres se rebellent, des ombres grévistes qui revendiquent de meilleures conditions de vie, de plus avantageuses raisons d’être et de paraître, c’est une première, une révolution dans le monde des ombres mais tout est possible A ombre vaillante, rien d’impossible. Ombres messagères, porteuses d’espérance pour toute la profession des ombres qui posent toute la sainte journée, doublent leur modèles ad vitae æternam. Un message de revendication est envoyé à la Ministre de la Culture qui fait appel au Premier Ministre qui fait appel au Président (allusion au Président en poste) qui lui-même fait appel en ligne directe au Conseil divin, il est toujours mieux de s’adresser à dieu plutôt qu’à ses saints, lequel lui dispense ses bons conseils… d’abstinence (détail croustillant) qu’Emmanuel va s’empresser de suivre à la lettre et de répercuter aux membres de sa Cour :-), son gouvernement, Mesdames, messieurs, je compte sur vous, il y va de l’honneur de la France ! Quelques instants plus tard, le Commissaire arrive tout pimpant,  prêt à marcher dans l’ombre de la Culture, suivre le mouvement en marche.

Une bien jolie légende, des ombres mouvantes, émouvantes, un imaginaire débordant, un scénario hautement improbable sauf à être prémonitoire *, une personnification des ombres, une approche astucieuse du thème, des ombres à la pointe du progrès, de la modernité, en marge de l’actualité. Un Imaginarius empli de merveilleux, empreint de poésie, saupoudré de touches de couleurs, de pointes d’humour que j’avais déjà soutenu mais pas (pu) commenté comme d’autres textes d’ailleurs en leur temps, voici qui est fait. Belle chance aux ombres des aimants, qu’elles dansent encore longtemps au cœur de la nuit, à l’abri d’un escalier, au détour d’un couloir, au creux d’un boudoir, à la lueur d’un bougeoir.

* Dans les journaux ce jeudi 1er novembre 2018 on peut, pourra lire ces quelques lignes : Vol d’ombres au Musée du Louvre. ;-) Affaire à suivre !

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Anne Marie Menras · il y a
Ah merci mille fois Jeanne de votre commentaire, qui en lui-même est un très très court qui pourrait concourir pour le prix Imaginarius ! Votre imagination dépasse la mienne, "Dans les journaux ce jeudi 1er novembre…"
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Mirgar · il y a
Un texte qui ne se prend pas au sérieux et qui fait sourire...Mes voix.
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Anne Marie Menras · il y a
C'est tout à fait ça. Il paraît que le titre a rebuté certains lecteurs potentiels, mais une fois qu'on a franchi la porte du Musée, on se laisse emporter. Merci Mirgar !
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Jeanne · il y a
Bonsoir Anne-Marie,
Juste pour information : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/speciale-imaginarius-2018
Belle soirée.

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Anne Marie Menras · il y a
Merci Jeanne mille fois, de votre nouvelle. J'étais assez désespérée de voir mon ombre reculer … et de plus je vais me fier à votre liste pour continuer mes lectures ! Belle soirée.
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Jeanne · il y a
Avec plaisir Anne-Marie. Pour information, j'ai supprimé ma page Imaginarius. Belle fin de soirée, joli dimanche de novembre et à tantôt de se mots croiser.
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Rachid Hamdi · il y a
Génial Anne , je vote , bonne continuation pour le parcours , cordialement Rachid qui vous respecte tant
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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Rachid Hamdi, pour votre charmant message.
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Felix CULPA · il y a
Je découvre grâce à vous le tableau de Suvée. Une lecture divertissante et en même temps enrichissante, voilà qui me réjouit d'autant plus !
Je suis nouveau, merci si le coeur vous en dit de passer lire mes deux textes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Wall-E · il y a
Un texte d'une grande qualité littéraire ; original et attrayant.
Cordialement,
Wall-E

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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Wall-E, bientôt grâce à vous tous je vais avoir plus de voix que le quinzième texte choisi par le public (avant la finale bien évidemment). Très bonne fin de soirée.
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Isabelle Lambin · il y a
Que d'humour Anne Marie ! J'ai particulièrement apprécié la seconde partie de votre texte, avec le système du téléphone arabe entre Ministre de la culture, Premier ministre, Président et Dieu. C'est vraiment très drôle !
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Anne Marie Menras · il y a
Je me suis laissée emportée par mon imagination loufoque, un peu comme dans "Le pas sur la neige". C'est très agréable, de pouvoir écrire sans avoir les contraintes du bien pensant et du bien disant !
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Nihal · il y a
Très beau texte ! J'ai adoré et je suis triste de n'avoir pas été à l'heure pour vous aider à accéder à la Finale ! Je suis désolée, vous le méritiez vraiment !
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Anne Marie Menras · il y a
Vous n'êtes pas responsable de ce petit souci ! L'essentiel c'est que cette petite nouvelle ait plu ! Merci beaucoup.
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Rafiki · il y a
Jolie nouvelle très drôle particulièrement lorsque Dieu en personne s'en mêle. Mais il a bien raison sur ce point : la cocaïne faut arrêter. Bravo pour votre envie de nous amener à travers les couloirs du Louvre, que j'adore parcourir, et pour la référence au tableau de Suvée et au mythe duquel il a été tiré. Vous avez mon vote.
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Anne Marie Menras · il y a
Merci infiniment Rafiki pour le vote et surtout le commentaire. Je suis heureuse que ma nouvelle vous ait plu. A bientôt.
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Ozerjacques · il y a
Merci pour vos gentils commentaires, doublés d'une belle vision des choses. A mon tour de vous féliciter pour votre texte qui mérite de sortir de l'ombre. xxxxx aussi.
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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Ozerjacques, c'est très gentil ! Merci pour les voix. Mon TTC est à la 17e place. Nos textes n'iront en finale que si le jury sélectionne nos ttc parmi les 15 qu'ils devront choisir. Il n'y a plus qu'à attendre. Jeanne a essayé de nous faire connaître. Grâce à elle, j'ai pu vous découvrir ainsi que quelques auteurs qu'elle avait sélectionnés.
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Jfjs · il y a
Excellent le côté la nuit au musée on vit. J'avais franchement d'être avec elles. Et les clins d’œil politiques, ça m'a bien fait sourire. Un très beau texte, très original. Et merci pour la découverte picturale du tableau dans tes explications.
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Anne Marie Menras · il y a
Merci mille fois Jfjs pour ton commentaire très sympathique, et pour l'incitation à faire lire ce TTC. Heureuse qu'il t'ait plu !
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Fabienne Liarsou · il y a
J’avais aussi déjà lu et voté pour votre texte. Très belle journée à vous !
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Anne Marie Menras · il y a
Oui Mafalda, je m'en souviens ! Merci pour le deuxième passage...
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