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L'ombre

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Alain Derenne

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Dès que j'eus franchit le seuil de mon immeuble, dès que je me suis retrouvé
dans ma rue, parmi le va et viens des passants sur le trottoir, le bruit sourd des
voitures, avec cette luminosité si brusque mais si grisante des étés parisiens,
je me sentis d'une âme différente...Je n'étais plus une ombre, que celle qui ne
marquait pas le sol.
Un peu plus tôt dans mon petit studio du sixième étage sous les toits, j'étais
comment dire, one ombre/sombre, un brin mélancolique, j'éprouvais au fond de
moi, la pesanteur de ma vie passée et l'appréhension des souvenirs qui y étaient
rattachés, mais d'un seul coup, devant la splendeur de ce jour, ma tristesse
doucement s'apaisait, parce que je voyais autour de moi, des femmes si belles
dans leurs petites tenues légères, en accord avec un besoin de vivre à fond une
journée où le soleil était de la partie, alors comme elles, je pris mon pas de
flâneur que je n'avais pas oublié et marchait heureux avec l'âme ouverte aux
sensations de rencontre...
Je me laissais donc conduire où mes pas me portaient, de rue en rue, de
boulevard en boulevard, par une grosse envie de fantaisie, et à chaque instant
je m'arrêtais aux devantures des boutiques, des magasins et malgré moi, ce que
je contemplais dans la vitre de ces boutiques et magasins, c'était ma propre
image, et j'étais là, grand, mince, les yeux un peu tristes, mais la moustache
noire, joliment peignée, une image qui de jour en jour et de saison en saison
était toujours la même.
C'était bientôt l'heure de sortie des bureaux, le long des trottoirs, des jeunes
gens et des jeunes filles se hâtaient, heureux de se retrouver pour que, dans la
tiédeur d'une soirée d'été et après une morne journée de travail, ensembles,
pouvoir enfin passer d'agréables instants de vie, de vie que moi ne vivais que
par procuration, étant là à errer encore et encore...
Contrairement à moi, bien peu de ses passants allaient solitaires, des amis
marchaient par deux, des groupes aussi, bruyants d'être enfin libre, comme
une volée de moineaux, ils piaillaient, chantaient, virevoltaient, il y avait des
couples d'amoureux.
Ah ! ceux-là...je les regardais avec des yeux pleins de joies.
_ Te voici enfin ! comment vas-tu chérie ? un peu fatiguée ?
_ Et toi, m'attends-tu depuis longtemps ?
Et dans ces quelques mots, on devinait la profondeur de leur amour.
Pour le plaisir de distraire mes yeux, je détaillais au passage les jeunes filles
qui s'en allaient seules, sans compagnon, parmi tous ces couples pressés, en
admirant chez une d'elles, la pureté des traits, chez une autre la grâce de la
démarche, chez celle-ci, la blondeur des cheveux renvoyant les rayons du soleil
et, chez celle-là, la ligne mince de la taille, dans un petit tailleur vichy, se
balançant au gré de sa démarche souple.
Une, soudain attira mon regard, alors que depuis un bon moment je marchais
derrière elle, et là, je la remarquais, je me sentis ému par un étrange rappel, oui,
cette allure légère et souple, cette taille harmonieuse et ronde, ce si joli cou,
avec ses cheveux d'or fin, c'était bien, identique, les cheveux, le cou, la taille
et l'allure d'une ancienne petite amie dont j'étais amoureux fou, un amour de
jeunesse, Lisette, morte un jour d'une mauvaise bronchite, m'avait-on dit, et
oublié depuis longtemps et voici qu'une jeune femme en tout point semblable
d'apparence, faisait ressurgir en moi des souvenirs, j'en fûs troublé, et croyais
la voir revivre devant moi.
_ Allons ! Je suis fou, toutes les jeunes filles belles et blondes se ressemblent
si je voyais son visage, mon illusion s'évanouirait vite.
Je souhaitais donc intérieurement que cette jeune fille en se retournant soit
laide, pour que mon trouble disparut le plus rapidement possible, une pensée
méchante de ma part.
Afin de m'assurer de mon erreur et pour calmer les battements de mon cœur,
je hâtais le pas, et lorsque je fus à sa hauteur, je tournais lentement la tête avec
un sourire niais, et, là de stupeur, je m'arrêtais, les chaussures rivées au sol, ce
n'était pas une vague similitude de traits que je venais de découvrir, c'était
l'image parfaite de mon amour de jeunesse, son double pour ainsi dire, avec
le même teint transparent et pur, les mêmes yeux francs et limpides, et le
même sourire tendre, exactement le même !
Et j'étais là, arrêté en plein milieu du trottoir, parmi les remous de la foule, je
croyais me débattre dans un rêve, la réalité n'existait plus, je pensais que mes
yeux pouvaient m'avoir menti,et au risque d'étonner les passants, je me mis
à crier...
_ Non, ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible !
Et l'inconnue/connue s'éloignait, je la vis prendre une rue menant à la Seine, je
courus pour la rejoindre et ne pas la perdre de vue, arrivé à sa hauteur, je réglais
mon pas sur le sien et à mesure que nous avancions, la foule se clairsemait et
plus rien ne m'empêchait de la contempler et je découvrais entre elle et mon
amour de jeunesse une déconcertante ressemblance, non, je ne rêvais pas, et
pourtant je marchais à ses côtés comme dans un rêve, je croyais voir l'ombre
de Lisette, et les battements de mon cœur me poussaient vers elle, j'avais envie
de courir et de l'envelopper de mes bras, puis de crier ma stupeur:
_ Enfin, moi qui te croyais morte, je te retrouve et suis l'homme le plus heureux
du monde.
Nous étions arrivés sur les quais où paressaient quelques flâneurs, une buée tiède
montait de l'eau endormie, des ombres douces tombaient des arbres bas, le soleil
déclinant couchait des ombres longues sur les pavés, l'endroit était solitaire,
quiet, mystérieux.
Pour détruire cette illusion, ce rêve déconcertant qui envahissait de plus en plus
mon cœur et ma tête, je me résolus à une dernière expérience, et assez haut pour
être entendu, je hurlais...
_ Lisette !
La jeune fille tourna la tête et, d'une voix pareille à celle de Lisette répondit :
_ Qui m'appelle ? Qui est là ?
Bouleversé de voir que l'inconnue, déjà semblable à Lisette, portait en plus le
même nom, je m'approchais tremblant et balbutiant :
_ C'est toi, Lisette ?
Elle tourna son regard dans la direction de mon appel et...
_ Oui, c'est moi tu es enfin là...il y a si longtemps que je t'attends...
Et elle glissa son bras sous le mien....
Un mirage vivant, et dans un Paris qui autour de nous s'évanouissait, deux ombres
reprenaient un chemin autre, un chemin vers un autre monde, celui des ombres.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Un amour qui se poursuit au pays des ombres...j’ai beaucoup aimé votre manière de terminer cette histoire.
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Alain Derenne · il y a
Merci beaucoup Fred, bonne fin de journée...
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jusyfa *** · il y a
Bonjour Alain, je reviens vers vous car J'ai eu à plusieurs reprises, le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Alain Derenne · il y a
Merci Julien et hop j'y coursssssss...
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Teddy Soton · il y a
C’est une très jolie fiction, je suis également auteur SF et en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien
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Alain Derenne · il y a
Merci j'y passe de suite
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle oeuvre Alain ! Très bien ouvragée ! Vous y êtes allé avec simplicité et finesse ! Bravooo ! J'adore
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Soseki · il y a
Une belle fin, cette retrouvaille de deux âmes
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Alain Derenne · il y a
Oui, merci et bonne soirée Soseki
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Patrick Peronne · il y a
Mon soutien, Alain. Bon dimanche.
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Alain Derenne · il y a
Merci Patrick bonne fin de WEnd
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Elodie Dieudonné · il y a
Je ne peux donner que 3 voix, mais c'est cadeau ! :D
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Alain Derenne · il y a
Grand merci même pour 3 voix, merciiiiii
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Elodie Dieudonné · il y a
Si j'avais pu en donner plus, je l'aurais fait! beau boulot, comme d'habitude :)
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Alain Derenne · il y a
Mais je suis contant pour ta visite et les voix. Bonne fin de WEnd à toi
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Isabelle Lambin · il y a
Émouvant ces retrouvailles d'autant plus lorsque l'on découvre la chute.
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Alain Derenne · il y a
Bonjour Isabelle et merci pour ton passage dans mon quartier , bonne journée
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Stephanie Bruzzone · il y a
Tellement de plaisir à lire ton texte! Et à voter pour toi de mes 5 voix, bises!
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Alain Derenne · il y a
Merci Stéphanie et bises en retour , bonne soirée
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Lalili · il y a
Force de l'amour !
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi pour le passage sans ombre...
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