Loin...

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Je ne sais pas parler de moi ..juste envie de poser des mots çà et là ...je suis née le 15 mars 57 ,je suis prof de français dans un collège à Lyon , je suis mariée , deux enfants, deux  [+]

Image de Automne 2020

À Marine, François et Florent.


Elle a dit que la location commençait à midi. Midi, c'est l'heure où on se lève !
Il a dit :
— Mets-moi du Schweppes sur ma jambe !
J'ai cru qu'il plaisantait, il s'est fâché. Sa jambe était vilaine, un œdème qui ne voulait pas guérir...
Il était dix-neuf heures.
Elle a insisté sur l'horaire :
— Midi, après, je ne peux pas vous remettre les clés !
J'ai mis le réveil à quatre heures. Une grande première !

Il m'a réveillée à minuit :
— Donne-moi mes cannes, je veux marcher !
J'ai cru qu'il plaisantait ! Il a ajouté :
— La chaise n'a pas de pieds !
La chaise avait des pieds.

Tout a vacillé, la nuit était chaude, sans cigales ni étoiles filantes. Moi, mon cerveau ne gérait plus rien ; le réveil allait bientôt sonner et je ne pouvais pas le laisser ainsi.
J'ai ouvert le Schweppes, il en a bu trois gouttes, je lui ai interdit de se lever, il a crié un peu, juste de quoi me mouiller les yeux.
Je lui ai montré la chaise, il a vu les pieds. Il a dit :
— C'est pas les bons pieds !
Et il a souri comme un enfant.

Ce n'est plus un enfant, il est vieux de tant d'années de vie et sa vie s'embrouille, elle perd les noeuds de la logique, ses jambes perdent le sens de la terre et son coeur si malade bat la chamade.

Je suis restée un peu à le regarder souffler, soupirer, chercher des gants qui n'existaient pas, m'en vouloir parce que je ne trouvais rien puis il s'est apaisé et a retrouvé sa raison.

Il allait s'endormir. C'étaient deux heures du matin. J'étais fatiguée et dans deux heures, le réveil allait sonner.

Je suis rentrée, j'ai pris un café puis deux, j'ai fumé une cigarette, j'ai regardé la nuit.
J'aurais voulu être une étoile filante. Ne plus entendre rien et me nourrir de ciel !

J'étais vivante sur terre.

600 kilomètres nous attendaient avant la location, mon amour de chevalier allait se réveiller et me dire :
— Tu es déjà debout ?
Je lui raconterais sans entrer dans les détails. Il me regarderait et je tomberais dans ses bras :
— C'est rien ! Je suis fatiguée !
— Tu veux dormir un peu ?
— Mais non, on nous attend à midi, il faut partir à quatre heures trente !
— Ah, on n'a même pas le temps de se perdre, alors ?!

On adore se perdre en route. Je rate les bonnes indications et mon amour ne les voit pas, alors on fait à l'instinct et on découvre mille choses trop belles, simples, douces et si vraies comme si le monde nous offrait quelques délices oubliés. Un banc dans un jardin public, une vieille statue
sur une place déserte, un chat de sorcière se prélassant devant une porte fermée, un nom de rue incroyable, un épouvantail heureux dans un champ de blé... Et l'horizon nu, plein de promesses... Loin !

Le réveil a sonné. On était prêt. Tout était calme autour de nous, la maison de mon voisin malade du coeur et de la tête était silencieuse, le jardin respirait à peine. C'était beau et j'ai aimé cette sensation folle d'être la seule à posséder cet instant du monde.

On est monté dans la voiture et j'ai mis le contact !
— Demain, ta sœur sera là, ne t'inquiète pas, on file en vacances vers le soleil de la mer, c'est trop bien, non ?
J'ai souri, j'étais heureuse. On a avancé dans la nuit puis le jour s'est levé, on avait fait 150 kilomètres et on roulait doucement. Il fallait tout prendre du matin qui s'habillait.

Le téléphone a sonné, le mien. On s'est arrêté et j'ai répondu.

Il a dit :
— La chaise n'a pas les bons pieds !
Je voulais pleurer, mais j'ai ri de ce rire absurde qui dédramatise les situations parce que tout semble glauque.

— Qu'est-ce qu'on fait ? a dit le chevalier.
— Demi-tour, on reprendra la route après !
— On n'arrivera jamais à midi !
— Non, mais on trouvera les bons pieds ! "

On est reparti et là, je me suis trompée. J'ai raté la bonne sortie et on a filé par des petites routes inconnues que j'ai trouvées délicieuses même si mon angoisse était là.

— On s'est perdu, a dit le chevalier. Et il a ri !

Les petits poucets rêveurs retrouvent leur route, on est revenu devant notre porte.

J'ai filé vers la maison de mon voisin, j'ai ouvert doucement, il dormait. J'ai enlevé la chaise et j'en ai mis une autre.

Le jour était lumineux.

On a sorti les bagages et je me suis perdue dans les bras de mon amour.

J'aime bien me perdre, vous savez !

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Jeanne en B · il y a
Quel plaisir de vous lire en dehors de la poésie. C'est très sensible, très joli.
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Viviane Fournier · il y a
Oh merci beaucoup Jeanne, je suis trop contente que vous ayez apprécié... ce petit texte est très important pour moi alors ça me touche vraiment !
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Octave Zu · il y a
En lisant votre texte j'ai pensé à Boris Vian.
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Viviane Fournier · il y a
c'est un cadeau alors Octave, je l'aime ce Monsieur ... et ce petit texte est si important pour moi ... contente que vous soyez venu, contente de votre pensée .. c'est juste joliment parfait ! merciiii !
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Max Delvo · il y a
J'ai lu votre texte et..., je ne sais que dire, vous aimez vous perdre, comme je vous comprends ! Je me suis perdu dans vos lignes, mais en vérité je désespère de ne jamais trouver cette richesse littéraire qui est la vôtre. Alors madame, je m'incline pendant que l'émotion de cette lecture ne décline pas, merci...
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Viviane Fournier · il y a
Ce petit texte, Max a une grande importance pour moi, il a pas l'air d'être vrai mais il l'est un peu beaucoup et je suis trop contente que vous ayez voyagé un peu avec lui ...Merci, Monsieur, de vos visites, elles me ravissent le coeur .. Prenez soin de vous et belle fin de journée !
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Monique Feougier · il y a
Quelle jolie route que celle qui mène à l'imaginaire. On est sûrs d'être toujours étonnés. On vit juste pour le plaisir de traverser la vie, en faisant bien attention de rire lorsqu'il faudrait pleurer, sans oublier d'emprunter les chemins détournés. Quelle sensibilité, quelle pudeur, quelle légèreté sublimée...j'ai aimé m'en aller quelques minutes de ce côté...
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Viviane Fournier · il y a
Oh comme je suis heureuse que tu aies lu mon petit texte, il a beaucoup d'importance pour moi, il est un rien tellement vrai ... alors merci, merci ma Monique d'être là et de tes mots !
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Albane Charieau · il y a
Que de douceur, dans ce texte pas si léger que ça où l'amour, la complicité sont un pilier très fort.
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Viviane Fournier · il y a
Merci encore une fois, Albane, je suis contente que vous soyez là... entre les lignes de ce texte !
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Utilisateur désactivé · il y a
Quelle belle écriture si pleine de poésie et pourtant si proche de la réalité. Quel bel amour que celui de cette belle et de son chevalier boiteux. Tout de sensibilité contenue... je suis émue.
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Viviane Fournier · il y a
Moi aussi, je suis émue en lisant ton commentaire ... ce petit texte a une grande importance pour moi alors tu me touches profondément ... merci, merci !
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Napoléon Turc · il y a
Se perdre comme ça, ce n'est pas se perdre, c'est vivre les rêves !
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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup, Napoléon .... c'est un joli commentaire !
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Fred Panassac · il y a
Un voyage rivière en douceur dont les méandres mènent à la mer de l’imaginaire. Joli, j’ai aimé m’y perdre avec le cœur.
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Viviane Fournier · il y a
Oh je suis contente que tu aie lu mon petit texte aux pronoms confus ...il tient de la place en moi lui aussi, il est surréalistement vrai, tu sais ! Il y a des choses de la vie qui nous échappent, parfois ...Merci encore, Fred !
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Odile · il y a
Tant de manières de se perdre et dans le dédale poétique de vos phrases, se perdre devient le chemin
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Viviane Fournier · il y a
Oh c'est joli, Odile ... Merci beaucoup, ça me ravit .... Bon dimanche à vous !

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