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L'offrande de l'enfance

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Sylvie Loy

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Selon les prévisions de la météo, l'orage était prévu pour cette nuit. Cependant, au loin, de gros nuages noirs cherchaient déjà à voiler la pleine lune.
Alors, j'ai repris le chemin de la maison à toute vitesse. Sans prévenir les copains que je partais. Tant pis pour eux. Ils me chercheront encore longtemps ! Je me moquais bien des remontrances à venir : de toute façon, leurs parties de cache-cache duraient une éternité et me retenir de faire pipi aussi longtemps me donnait mal au ventre.

Si la pluie s'annonçait violente, je me devais de sortir Cacahuète avant le déluge. Cacahuète était encore toute petite et je prenais soin de ce chiot comme d'un bébé. À la maison, je ne l'ai trouvée nulle part. Son coussin dans le salon était si vide d'elle que j'ai commencé à avoir peur. J'ai demandé à mes parents : ils ne l'avaient pas vue non plus. Ils m'ont aidée à la chercher dans la maison, le jardin, le garage... Aucune trace de Cacahuète. La panique s'est emparée de moi. Les remords avec. Comme celui de ne pas l'avoir emmenée jouer avec moi.
Pourtant, je me suis vite ressaisie en me raisonnant : si elle n'était pas chez nous, à la maison, elle ne devait pas être loin ! Il fallait que j'élargisse mes recherches au lotissement. Et vite !

C'était un soir d'une journée caniculaire : étouffant et oppressant. Le ciel prenait une teinte plus foncée sans signe de pluie pour autant. Je suis allée sonner à toutes les maisons. Comme un démarcheur, je passais de porte en porte en répétant le même discours : « Bonjour madame et monsieur, excusez-moi de vous déranger, je cherche mon chiot Cacahuète, il s'est échappé de ma maison, ne l'auriez-vous pas vu ? »
Les voisins me répondaient tous par la négative et me souhaitaient du courage dans ma quête. Certains m'offraient même une petite collation pour me remonter le moral. Pourtant, de maison en maison, mes espoirs s'envolaient. J'imaginais même le pire : mon bébé chien sur le bord d'une route, le corps écrasé par une voiture. Ou dévoré par un loup.

Les habitations de mon lotissement donnaient l'impression d'être toutes identiques, comme faites dans le même moule. En réalité, même si l'architecture était la même, elles étaient différentes les unes des autres. La différence tenait de la personnalité de ses habitants. De leur façon de vivre et de leurs goûts.
Le moindre salon de jardin en bois exotique ou en plastique, le moindre rideau au motif Vichy ou gris souris, le moindre pot de fleurs en terre cuite ou en résine, le moindre luminaire Led ou solaire... révélait la vie de ses habitants, leurs rêves ou leurs solitudes.
Comme la dernière maison du lotissement.
Celle de l'impasse.
Elle marquait la fin de notre monde et le début d'un autre plus ensoleillé : celui d'un champ de colza.
Elle était occupée par une très vieille dame.
Sa pelouse était envahie de nains de jardin, lapins et tortues de porcelaine qui semblaient dire le vide vertigineux d'une existence.

Je la connaissais bien, cette maison.
Même si elle était la plus laide de toutes, je l'aimais bien. J'y avais passé ma petite enfance : la vieille dame avait été ma nourrice. À l'époque, c'était pratique pour mes parents : une voisine comme nounou !
D'elle, je me souviens de sa tendresse et de sa gentillesse. Auprès d'elle, je n'ai pas souffert de l'absence de mes parents. Elle était une continuité de leur amour. Puis, je suis entrée à l'école maternelle et elle a pris sa retraite.

Mon ancienne gardienne était installée dehors dans un rayon de lune.
Assise contre le tronc d'un arbre rabougri, elle tricotait une sorte de plaid bariolé. Je l'observais un instant sans me faire voir. Des souvenirs lointains remontaient peu à peu en moi : l'odeur d'épices de sa peau cuivrée, ses bras enveloppants, sa voix à l'accent d'ailleurs, le tintement de ses joncs aux poignets, ses longs cheveux gris ramenés en chignon...
Dans sa longue robe aux couleurs chatoyantes, elle ressemblait à une déesse.
À ses pieds, nus et tachetés de henné, une pelote se dévidait au rythme des aiguilles à tricoter. Un petit chien entravait le parcours du fil.
Cacahuète !

Je savais que si je me manifestais, elle m'accueillerait avec son amour universel de nourrice du monde. Je savais qu'elle me rendrait mon chien sans l'ombre d'une hésitation. Or, je savais aussi l'inconsistance de sa vie actuelle. Malgré mon attachement à Cacahuète, l'idée m'est venu instantanément : le lui laisser.
Le lui offrir.
Le lui abandonner.

Sous les premières gouttes de pluie tant attendues, j'ai repris le chemin de la maison en silence avant que le chiot ne se mette à japper dans mon dos et que, mes larmes encore retenues, réduisent à néant la force de mon souvenir d'enfant, un jour inconditionnellement accueilli par une très vieille dame aujourd'hui esseulée.

PRIX

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RAC · il y a
Très belle pensée, très beau geste. Une caresse Cacachuète et n'hésitez pas à faire connaissance avec mon chat et mes autres bêtes. A bientôt !
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Flore · il y a
Une histoire touchante, être attachée à un chiot et l'offrir...à une personne seule....
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Ginette Vijaya · il y a
Un don absolu jailli du plus profond du coeur .
Un texte plein d'émotion .

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Epicurien78 · il y a
Quel joli texte plein d'humanité, Sylvie...
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Abi Allano · il y a
Vraiment touchante cette histoire.
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Fredoladouleur · il y a
Belle offrande sur l'autel du cœur !
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Jo. L · il y a
Bravo...très émouvant.. .ressemble à un vécu. ..
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Rtt · il y a
C'est drôle Sylvie le hasard, ce matin je vais promener Pépette, c'est mon vieux chien, à côté d'un parc. De loin je repère tout de suite un retriever qui accourt .embêter ma pépette, je lui demande poliment de se barrer, calter, dégager, mettre les bouts, rien à faire.
Je termine ma promenade, un chien en laisse un autre à ses fesses, et j'arrive à la voiture. garée au bord d'une route très passante.
Je pose pépette sur le plaid du siège arrière et un mauvais pressentiment me vient, de chien écrasé, je fais monter ce gros chien jaune tout crotté à l'arrière de ma bagnole toute neuve, et à peine après 100m je sens sa truffe se poser sur mon épaule!
J'ai ramené tout mon petit monde à la maison, appelé les municipaux, qui sont venus chercher le chien jaune après l'avoir identifié, ils m'ont téléphoné dans l'heure qui suivait pour me dire qu'il avait retrouvé ses maîtres, il faut dire que je leur avait demandé de me tenir au courant quoiqu’il arrive et ce soir je pense à ce grand couillon de grand chien jaune, je suis content, comme d'habitude, quoiqu'il arrive.......

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Marie · il y a
D’une grande tendresse.
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Marie Quinio · il y a
Très belle intention, très jolie histoire
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