L'offrande

il y a
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En compétition

Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

Image de Automne 2020
Il y avait lui et puis il y avait les autres. Oui, désormais il ne pouvait plus dire qu’il y avait les autres avant lui. Les autres à qui pourtant, sa vie durant, il avait consacré son temps, à qui il avait donné le meilleur de lui-même. Maintenant, chaque jour davantage confronté aux difficultés, il s’efforçait de vivre normalement. Non, il n’était pas triste, Dieu merci, il possédait encore la parole et d’elle, il ne s’en privait pas.
La vie s’agitait donc autour de lui, sans lui. Cependant les gosses du village ne l’oubliaient pas et venaient, à tour de rôle, lui rendre une petite visite. Parfois ils étaient deux à écouter les belles histoires qu’il racontait et dont lui seul avait le secret, souvent même des plus grands se joignaient aux petits. Ces enfants étaient, pour l’instituteur devenu aveugle, le soutien qui lui permettait de croire que son existence n’aura pas été inutile. Même si aujourd’hui, avant l’âge de la retraite, il ne pouvait plus enseigner, même si aujourd’hui, il était devenu dépendant des autres, aucune amertume ne l’habitait jamais. Il avait accepté sa condition physique avec une telle dignité que les gens avaient presque fini par oublier son infirmité.
Et lui ? Eh bien, il tentait aussi de la repousser, de vivre comme si...
Chaque jour lui annonçait une nouvelle épreuve, épreuve qu’il surmontait régulièrement et avec une sorte d’obstination qui forçait l’admiration. Seule, sa maison lui offrait une protection suffisante pour qu’il pût s’y promener à l’aise. En effet, il en connaissait les coins et les recoins et se déplaçait sans peine. Heureusement, il conservait intacts tous ses souvenirs. Il puisait également dans son savoir afin de remplir ces longues heures au cours desquelles il ne pouvait guère se mouvoir. Tout cela lui permettait de résister à l’ennui. La lecture lui manquait et il avait même commencé à apprendre le braille.
L’hiver était venu et avec lui le froid. À cause de la neige et des risques de verglas, l’instituteur ne pouvait sortir que rarement de chez lui. Les enfants venaient le voir mais leurs visites duraient moins longtemps. Il faisait vite nuit et les parents n’aimaient pas sentir leur progéniture dehors. Un après-midi, plusieurs gamins qui étaient là chuchotaient, ils riaient nerveusement, se bousculaient du coude, plissaient leurs yeux comme pour cacher la lueur qui aurait pu s’en échapper. Tout cela se passait dans la bonne humeur et dans une sorte d’excitation et de conspiration joyeuses. Un mystère régnait dans la pièce que l’instituteur, ayant l’habitude de l’atmosphère d’une classe d’élèves, avait tout de suite saisi.
— Que se passe-t-il, les enfants, avait-il demandé.
— Rien, rien M’sieur !
Le maître d’école avait repris :
— Vous en êtes sûrs ?
La voix tremblotante d’un gamin s’éleva : 
— Euh ! C’est une surprise, M’sieur, on peut rien dire !
Que complotaient donc ces petits diablotins ? L’instituteur n’insista pas mais il entendit malgré lui : 
— Tu crois qu’on y arrivera ? Il faut beaucoup d’argent !
— Enfin, pensa-t-il, aissons-les s’amuser, c’est de leur âge.
En songeant à toutes ces années passées à enseigner aux enfants du village les rudiments de base de toute existence, il sourit en se disant combien il les avait aimés, ces gosses. Pratiquement toute la jeunesse du village avait défilé dans sa classe et, celle-ci, devenue adulte, était restée en contact avec lui.

Et puis ce fut le soir de Noël. Dans l’église pleine à craquer se répandait un courant de chaleur humaine. L’instituteur et sa femme écoutaient avec ferveur la messe de minuit. Malgré des discordes ancestrales, tous les gens du village étaient réunis. Les prières prenaient une autre dimension pour l’instituteur aveugle, elles lui apportaient la paix du cœur. Il aurait tant voulu pouvoir exercer son métier durant quelques années encore mais le destin ne l’avait pas permis.
À la sortie de la messe, une fois sur le perron, il perçut le silence de la nuit, de sa nuit... Aucun bruit alentour, la neige devait tout étouffer, se dit-il en se cramponnant au bras de sa femme. Soudain un murmure parvint jusqu’à lui :
— Le voilà !
Une étrange sensation le traversa quand il sentit une petite main s’emparer de la sienne, en même temps qu’une voix enfantine s’élevait :
— Tenez M’sieur, c’est pour vous !
Et l’enfant, l’obligeant à se courber, lui fit caresser l’échine d’un superbe labrador ceinturé d’un harnais.
— Il est dressé, vous savez, continuait le gamin dans un souffle.
Abasourdi, l’instituteur ne put que balbutier :
— C’était donc cela, votre surprise ! 
— Ben... oui mais sans nos parents, et même sans tous les gens du village, nos tirelires n’auraient pas suffi... Il faut beaucoup d’argent pour acheter un chien d’aveugle !
À travers l’initiative des enfants, les villageois s’étaient unis en oubliant leurs griefs et c’est surtout à cela que pensait l’instituteur en cet instant merveilleux. « Noël trait d’union entre les hommes », se disait-il, ébloui intérieurement. Oui, grâce à ses chers élèves, il se souviendra à jamais de son premier Noël dans le noir.
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Françoise Desvigne · il y a
C'est juste magnifique ! Très émouvant surtout dans le contexte actuel !
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Liane Estel · il y a
Merci de votre appréciation.
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Marie Coulet-Yunta · il y a
Lire votre histoire , nous
réconcilie avec le genre Humain .Merci .
merci

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Liane Estel · il y a
Ah oui ! Et nous en avons bien besoin en ces temps qui courent… Un grand merci à vous.
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Firmin Kouadio · il y a
Vous avez une très belle plume.
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Liane Estel · il y a
Je vous remercie d'avoir apprécié mon "offrande".
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M. Iraje · il y a
Une humanité retrouvée qui pique aux yeux ...
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Liane Estel · il y a
Merci mille fois. Parfois les aléas d'une vie sont… impénétrables. Réconforter est un maître mot.
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Émilie Bressler · il y a
Ce texte m'a réchauffé le 💖 Merci pour ce beau moment, merci de la part de tout ceux qui traversent des épreuves difficiles et merci à ceux qui les soutiennent. Vous avez fait un travail remarquable en ce qui concerne les émotions et l'empathie que l'on peut ressentir à l'égard de cet instituteur.
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Liane Estel · il y a
Un grand merci à vous. La dignité de cet instituteur, c'est vrai, lui fait accepter son malheur. Il aime ses élèves et, en somme, ne les "perd pas de vue". Un instituteur ou "trice" peut avoir une importance énorme dans une vie d'enfant. Je pense qu'on a tous en mémoire "son instituteur-trice préféré, non ! Encore merci de votre appréciation.
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Émilie Bressler · il y a
Oui je suis totalement d'accord avec vous ☺
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Mome de Meuse · il y a
Un texte très touchant et beaucoup de fraîcheur et de tendresse dans vos personnages.
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Liane Estel · il y a
Merci de votre appréciation. La fraîcheur de l'enfance et en même temps la prise de conscience... Merci encore. Liane
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JACB · il y a
C'est très émouvant et plein d'humanité (j'avais un peu deviné dès les premiers murmures...je fais des dons pour les chiens de non-voyants.) Un beau personnage très symbolique que l'instituteur !
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Liane Estel · il y a
merci de votre témoignage. Liane
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Liane Estel · il y a
Merci de ressentir de l'émoi, oui, les yeux sont tellement précieux que perdre la vue est une épreuve terrible. Mon instituteur n'a pas perdu son envie de vivre et surtout de côtoyer les enfants, les enfants qui le lui rendent bien. Encore merci. Liane
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Jennifer Marquié · il y a
Il émane de votre histoire une grande fraîcheur.
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Liane Estel · il y a
Merci de votre appréciation. Un enfant heureux est spontané, en général il ne mâche pas ses mots ! Pour construire cet enfant heureux, son entourage est primordial, il grandira en compagnie de son âme d'enfant qu'il ne faut jamais renier. Etre et avoir été !! Il faut relier les deux !! Encore merci.
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Nelson Monge · il y a
Une histoire simple, mais rare, bien soutenue par l'écriture et le rythme.
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Liane Estel · il y a
Les mots parlent d'eux-mêmes, ils s'enchaînent et forment une image que chacun interprète. C'est au fond le mystère de l'écriture... Merci de votre vote.
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Nelson Monge · il y a
Il allait de soi. Vous savez faire passer la sérénité et l'émotion avec délicatesse..
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Liane Estel · il y a
Merci à vous. Ecrire c'est comme peindre : la touche de pinceau peut être pâteuse ou fine...

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