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L'odeur dans la cendre

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Georges Lauteur

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Jean nettoyait la cheminée. Le week-end avait été froid et humide et ils avaient fait du feu presque tout le temps. C’était le vrai dernier dimanche d’hiver, ici en altitude. Ils avaient bien fait de profiter de ce dernier instant de froid pour venir ici, lui et sa bande. Ça avait été un week-end bien arrosé, tous agglutinés devant la cheminée, à refaire le monde, parler des filles et boire.

En tout cas ils ne pourrait pas revenir dans sa maison avant longtemps. C’est pourquoi il voulait la laisser propre. Et puis, quand on avait la gueule de bois, c’était une activité très saine que de nettoyer une maison. Tous ses amis étaient repartis. Il ne restait plus que lui.

La cheminée était la dernière partie à nettoyer. Celle qu’il se réservait pour la fin. Il aimait les odeurs qu’elle dégageait, des odeurs de plusieurs arbres de la région, du feu froid et des cendres. Mais il venait de sentir également une autre odeur qu’il n’arrivait pas à identifier. Intrigué, il regarda autour de lui, tout en finissant de remplir le seau à cendres qu’il laisserait ensuite au milieu du jardin. Le vent ferait alors le reste. Quand il reviendrait le seau serait vide. La cendre se serait envolée aux alentours, pour participer au printemps.

Il aimait laisser sa main filer dans le seau. La cendre était soyeuse. Il passa du temps à fouiller dans le seau mais n’y trouva rien que la douceur habituelle. Sa main était devenue grise et il la laisserait ainsi. Il emporterait avec lui un peu de cette cendre, belle et nostalgique. Il regarda la cheminée. Elle était propre et prête à recevoir un autre feu. Il ferma le volet du conduit et se redressa. C’est à ce moment qu’il la vit.

Une pomme. Une pomme au trois quarts dévorée. Une pomme avec une odeur puissante de fruit et d’alcool.

Il sourit et prit le trognon dans sa main. La main non cendrée. Il faut la mettre au compost, se dit-il. Il posa les restes de la pomme sur le seau et sortit avec le seau, puis il verrouilla la porte d’entrée, cacha la clé et alla poser le seau au milieu du jardin à sa place habituelle. Enfin il prit le trognon et l’emporta sur le compost, qui avait plus l’air d’un petit terrain vague, d’ailleurs. Puis il revint vers le seau et y replongea une dernière fois sa main cendrée. C’était tellement agréable qu’il eut du mal à ôter sa main. Mais il fallait bien quitter la maison, le travail l’attendait.

Lorsque Jean démarra la voiture, il laissa sa main cendrée flotter au-dehors, histoire de semer les cendres le plus loin possible. Il eut un petit sourire, comme à chaque fois, déjà dans l’anticipation de son retour d’ici quelques mois. Il n’avait pas remarqué le pépin de pomme qui était tombé dans le seau de cendres.

Jean ne revint pas dans sa maison pendant plus d’une année. Trop de travail.

En arrivant chez lui, seul, il gara sa voiture et entra dans son jardin. Le seau n’était plus là. A la place, un arbre gigantesque avait poussé. Un arbre au feuillage dense et surchargé de fruits. Des pommes. Des pommes de toutes les couleurs. Toutes à maturité. Un arbre qui avait l’air centenaire mais qui ne pouvait avoir qu’à peine plus d’une saison. Jean s’approcha. Il remarqua quelques petits éclats de métal à la base du tronc. C’était son seau. Éclaté, éparpillé, et maintenant intégré à l’arbre.

Jean toucha le tronc du pommier. L’arbre vibrait légèrement. Jean laissa sa main sur l’écorce de l’arbre et celui-ci se mit à vibrer un peu plus rapidement. Une note très grave commença à résonner dans l’air limpide de cette journée d’été. Une note plus basse encore que le La le plus grave d’un piano. Jean leva les yeux. Le feuillage bruissait malgré l’absence de vent. Une pomme était juste devant ses yeux. Jean la cueillit. Elle était rouge avec des reflets gris argenté. Elle lui rappelait à la fois la cendre et cette odeur lorsqu’il avait rempli le seau.

Jean croqua la pomme. Elle était parfaite, sucrée, juteuse, craquante. Jean s’éloigna de l’arbre. Le pommier vibrait de plus en plus rapidement maintenant et la note devenait légèrement moins grave.

Jean revint pensivement vers la maison, puis il se retourna. Vu d’ici l’arbre emplissait le ciel et les pommes l’habillaient comme un sapin de Noël. Jean prit la clé au-dessus du linteau et ouvrit la porte. Il avait besoin d’un verre d’alcool et d’un bon feu de cheminée. Une fois le feu allumé et la bouteille sur la petite table à côté de son fauteuil il s’installa confortablement. Il était face à la cheminée et à la fenêtre où l’arbre continuait de pousser.

Le lendemain matin, lorsque les pompiers arrivèrent, il était trop tard. La maison avait entièrement brûlé, visiblement à cause d’étincelles qui avaient enflammé l’alcool. Le cadavre de Jean ne fut trouvé nulle part mais le feu avait été tellement intense que personne ne douta de sa mort. Pendant des jours et des jours les cendres de l’incendie se répandirent dans les environs. Puis le terrain resta à l’abandon. Personne ne voulait acheter ce terrain maudit. Et l’arbre continua à grandir. Aujourd’hui il occupe toute la vallée. Son tronc dépasse les cent mètres de diamètre et son feuillage dépasse la petite montagne qui surplombe la vallée à l’Ouest, du côté du vent dominant. Les pommes produites par l’arbre nourrissent une population de plus en plus grande.

Pourtant personne n’a encore remarqué ce petit nœud dans l’arbre, à hauteur d’homme. Et personne n’a mis la main dedans. Personne n’a pu sentir au fond de ce petit trou la douceur du cœur de l’arbre. Une douceur tiède, plongée dans une cendre encore plus douce. Et personne n’a donc pu entendre, en plaquant son oreille sur le trou, le chant mélodieux de l’arbre. Une mélodie riche et lente, fredonnée d’une voix de basse. Ceux qui se rappellent Jean auraient pu y reconnaître sa voix. Mais quelle importance ? L’arbre croît et, un jour, il couvrira le monde d’un tapis de pommes multicolores, avec des reflets cendrés. Et Jean continuera à chanter au cœur de l’arbre.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Vivipioupiou77 · il y a
Ne faire qu'un avec la nature prend tout son sens, joli conte bravo
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Paul-Sébastien · il y a
Que dire de plus, sinon merci pour ce texte fantastique et poétique.
Je vous invite à découvrir mon conte également, sous forme de poéme.

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Georges Lauteur · il y a
Merci à vous
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De margotin · il y a
Super j'aime
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Jean Calbrix · il y a
Un conte fantastique qui ne manque pas de charme ! Bravo Georges ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à un spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous

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Christopher GIL · il y a
On dirait un conte avec un coté fantastique et poètique en plus d'etre original, j'aime et je vous donne toutes mes voix!
Si vs avez le tps et l'envie, venez me lire 😊

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RAC · il y a
Un pommier majestueux, une symbolique forte et un récit très touchant, bravo !
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Marie Quinio · il y a
C'est poétique à souhait !! Bravo
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Lélie de Lancey · il y a
Au coeur de l'arbre pour toujours... qu'est ce que c'est beau. J'ai beaucoup aimé.
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Georges Lauteur · il y a
Merci à vous
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Patrick Gibon · il y a
très beau conte fantastique et merveilleux, mieux que la pomme d'Adam!
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Georges. Quelle originalité ! J'ai pris beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage surfant entre Biscarosse et Biarritz : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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