Livret d'épargne

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Produit en parfait état de fonctionnement, la myopie a été corrigée au laser. Une légère difficulté au démarrage mais la sortie des Caractères Mobiles pourrait permettre une accélération  [+]

Image de Hiver 2014
« Très bien, on mettra de l'argent sur ton livret d'épargne ! » complimente Papa qui sourit comme le bonhomme vert que la maîtresse avait dessiné sur ma feuille de coloriage.

Dès que je suis entré à l'école maternelle, mes parents ont parlé du livret d'épargne. Evidemment, à trois ans et demi, « livretpargne », je ne comprenais pas. Ils m'ont montré des pièces, ça je connaissais : on pouvait acheter des bonbons avec, et m'ont dit que « livretpargne » servait à garder plein d'argent pour pouvoir acheter beaucoup de choses, comme la tirelire où Maman met des centimes quand elle a réussi à ne pas dire de gros mots, mais tellement d'argent qu'une tirelire ne suffit pas.

Quand j'avais le bonhomme orange, Papa me disait que j'avais intérêt à mieux travailler et avec le bonhomme rouge pas content, j'étais puni de Gameboy. Alors je cachais les feuilles ratées avec le visage vermillon grimaçant pour pas qu'il voit.

« Mais en fait, dis Papa, combien y a sur mon livret ? » A six ans, je fanfaronnais devant mes copains et ils voulaient savoir de combien j'étais si riche. Des milliers de francs, a affirmé Papa. A neuf ans, j'ai voulu prendre l'argent dessus. Pourquoi faire ? Pour m'acheter la nouvelle Playstation. Quand tu auras dix-huit ans. J'ai demandé aussi à quatorze ans quand j'ai voulu un scooter. Quand tu auras dix-huit ans, a-t-il répété.

Après les bonhommes, bien vite, j’ai été noté et récompensé avec plus de précision. Un 20/20, c'était vingt euros, en dessous de 15/20, c'était rien. Papa m'avait appris les taux d'intérêt et quand je recevais un billet pour mon anniversaire ou pour les étrennes, il ne manquait pas de m'inciter à le placer sur mon livret. Parfois, j'acceptais ; souvent, je m'achetais des jeux avec.

Un jour, j'ai su exactement ce que j'allais faire de cet argent. Une voiture ? Un voyage ? Un mariage ? Non, vous n'y êtes pas. Une moto, un studio ? Non, un rucher. Un essaim dans la cheminée de notre maison découvert à quinze ans, une rencontre, des rencontres. Elsa, son père et ses milliards d'abeilles : une grâce la vie la mort la subsistance l'émoi le risque après ma vie d'exercices de polycopiés.

— Bien sûr que non ! L'argent, c'est pour payer ta prépa, maths sup ou HEC, que préfères-tu ? a claironné Maman.

Le jour de mes dix-huit ans, j'ai annoncé que j'irais à la banque pour prendre la somme sur le livret.

— Il n'y a plus d'argent, m'a avoué mon père avec le même air piteux que j'avais dû avoir à quatre ans lorsqu'il avait retrouvé deux feuilles avec un bonhomme rouge pas content dissimulées dans les publicités qui partaient à la poubelle.

— J'en ai eu besoin.

— Pourquoi faire ?

— Payer le chauffage.

— Mais ton travail ne suffit pas ? Enfin, le chauffage ça coûte pas tant que ça ?

Ce 18/20 en maths pour lequel j'avais manqué la soirée d'anniversaire d'Elsa.. J'avais épargné toute ma vie, me privant de tant de loisirs pour la bonne note, au début pour faire plaisir à mes parents, puis pour l'avoir tout cet argent pour réaliser mon rêve.

Qu'en avait-il fait ? Avait-il joué ? Avait-il couvert de cadeaux une jeune maîtresse ?

Il avait simplement consommé, la modération n'est mentionnée que dans les publicités pour boisson alcoolisée, jamais pour la vie entière. L'assurance de la voiture, les places pour les matches, les ordinateurs, téléphones, les abonnements, les forfaits de ski, et autres consommables, vite achetés, vite oubliés.

Quinze ans à survivre de bonnes notes et de calcul d'intérêts, quinze ans à apprendre par cœur, c'est-à-dire à ne rien apprendre. Sans les ruches, sans Elsa, je ne serai devenu que résultats, prix, classements, scores, notes, compétitions, compétences. Une sorte de CV animé, policé, calibré ; rien de beau, de touchant, d'humain.

— Papa, je vends ta voiture pour devenir apiculteur.

— Mais tu ne peux pas, j'en ai besoin !

— Maman en a une, vous partagerez.

Et je suis parti, volé, voleur, sans trop bien savoir quel bonhomme aurait mis la maîtresse pour mon histoire.

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Sabrina Gheroui · il y a
A voté ! C'est fou le nombre de parents qui ouvrent un livret à leurs enfants qui n'en verront jamais la couleur...
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Farallon · il y a
Très sympa, un bonhomme vert. Je le trouve philosophe et sympathique, le héros, compte tenu de la trahison qu'il vient de connaître et de la sensation amère qu'il a pour toutes ces années obsessives à bachotter pour épargner. Heureusement qu'il avait Elsa, sinon il aurait peut-être pu agir autrement, non? Voté.
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Paul Brandor · il y a
je vote ! Chouette texte.

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