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" Little Bastard "

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Marie Guzman

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Les Grands Lacs d’Amérique du Nord s'apparentent à des mers intérieures, en effet, d’octobre à décembre, ils deviennent imprévisibles et spectaculaires. Le lac Érié est le théâtre de surgissement d’immenses vagues qui se chahutent.

Le pélican rase l’eau du lac. De ses larges pattes orange il m’emmène sur les chemins de l’année, où mon père et moi, savourons le bonheur d’être ensemble. Pendant cette période nous fabriquons toutes sortes d’engins imaginaires et vrombissants. La Province de l’Ontario nous accueille et le lac apprête sa fureur de jaillir, lorsque papa apparaît dans sa Porsche 550 Spyder avec un ronronnement de félin. Seul vestige de la gloire passée de son père, amoureux comme lui de belles mécaniques. Il claque la portière de son héritage et son large sourire me donne envie de sauter dans ses bras de géant.

Après avoir rangé quelques courses, il m’annonce une surprise pour la soirée. J’imagine faire la nique aux monstres du lac en fabriquant toutes les machines que je perçois dans mon royaume.

— Jules, je vais te présenter, Laura, elle est française et nous rejoint ce soir.
— Ce soir, mais pourquoi faire papa ?
— Elle va vivre avec nous, bientôt, j’aimerais que tu la rencontres dès maintenant.
— D’accord, pourquoi pas plus tard ?
— Parce qu’elle arrive dans une demi-heure.

Le ton de mon père ferma la conversation. Je n’eus plus accès à son impatience de jouer. Laura s’annonça jusque dans la moiteur de ses mains. Enfin le vrombissement d’une voiture se fit entendre. Il dévala les escaliers pour accueillir la conductrice. Toutes mes couleurs d’automne se répandirent sur le sol. Mes bolides qui attendaient pour démarrer entre les vases et les pantoufles des grands pieds de papa semblèrent se figer.

Ils passèrent la porte avec leur bonheur sauvage. Laura ne me calcula pas plus que ça, elle sentit que sa place ne dépendrait pas de la mienne. Ses jambes firent des tracés de compas et son rire s’accrocha à la lumière du plafonnier pour redescendre en cascade sur le veston de mon père.

— Jimmy, va-t-on dîner dehors ?
— Oui ma Laura, Jules prépare –toi
— Mais papa, je n’ai pas faim
— Nous allons à ton restaurant préféré, manger des truites ! tu les adores habituellement !
— Pas ce soir, papa, je reste avec Jeanne, ma copine du bout du couloir, si tu veux bien
— Tu es sûr fiston ?
— Oui papa.

Je levai haut mes mains pleines de nos créations passées dans l’espoir de nouvelles. Il me semblait être invisible. Les rires de Laura perçaient mes oreilles. J’ouvris la fenêtre en grand pour laisser échapper le vacarme de l’intruse. Dans le même temps le son clair des cylindres et la clameur mécanique déclenchèrent un répit dans ma révolte solitaire. Pour le garder encore un peu, je déraisonnais depuis mon royaume. Des êtres polymorphes à têtes de minotaure se contorsionnèrent sur la crête liquide, je m’obligeais à rester dans ce rectangle lumineux où il me devinerait certainement dans son rétroviseur. Puis dans un crissement de pneus cinématographique la « Little Bastard » s’ébroua sur le sol détrempé. Je fixais aussi loin que possible le point métallique que représentait la précieuse monture. Je tenais le soleil entre le pouce et l’index, et je l’écrasais quand il descendit sur le lac fusionnant mon désespoir soudain à l’annonce de fin du jour.

Les créatures du lac me rejoignirent. Alors que je devinais les joies exaltées emplissant le carrosse pour fille qui fonçait maintenant loin de moi, tous les véhicules que je gardais à portée de notre semaine d’automne, chevauchaient des écumes de colère. J’imaginais la voleuse. J’envoyais mes automobiles nulles contre un meuble pour qu’elles soient démolies, cassées ou mortes. Mes gestes devinrent saccadés. Je jetais la dernière contre le mur invisible de montagnes liquides lorsque leur voiture s’écrasa. Le présent rattrapa le mauve du ciel et le vert de sa robe en y ajoutant quelques éclaboussures de piment rouge. Elle ne rit plus.

Mon père flotta quelques temps dans un paradis blanc et dut lutter contre les monstres de l’entre deux. Sitôt de retour à Québec je lui rendis visite tous les jours à la clinique. Son humeur vacillante, s’améliora en quelques semaines, il envoya un bristol à la famille de Laura, des fleurs à la mère de la rieuse et les assurances firent le reste. Je n’étais plus très sûr de mes mots près de lui, cependant ses yeux recommencèrent à danser quand je lui montrai les voitures que je construisais après mes cours.

Puis vient le jour enfin où il put sortir. L’été pointait son humeur à la fenêtre et mon père était habillé de circonstance. Je lui avais offert de nouveaux gants pour qu’il puisse se sentir à l’aise en conduisant. Les amis du lac ne me rendaient presque plus visite. Je secouai la tête en sirotant des yeux le ciel liquoreux qui se reflétait dans les lunettes de mon père. Il fit rugir le moteur de son nouvel engin aménagé pendant que je repliais les roues de son fauteuil sous le regard bienveillant d’un minotaure égaré.

PRIX

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Jo Kummer · il y a
Je viens d'aimer Little Bastard à bientôt Marie!
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Eric Chomienne · il y a
L'émotion à fleur de mots
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Marie Guzman · il y a
merci Eric de ton passage
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PierreYves · il y a
J'arrive un peu tard pour voter... dommage, ce texte est simplement remarquable, bravo !
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Fred Panassac · il y a
Un rêve de destruction trop efficace : puissance de la pensée. Belle histoire onirique et tragique, bouillonnement des sentiments. Petite invention sur le verbe rire pour pimenter le tout. Pourquoi pas ?
L’histoire m’a bien plu, Marie. Mes voix !

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Isabelle Lambin · il y a
Un récit où se mêle poésie et surréalisme. C'est un peu comme regarder un tableau de Dali
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Marie Guzman · il y a
tu me fais plaisir Isabelle très plaisir quand tu me parles de surréalisme
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Judith Fairfax · il y a
comme d'habitude magnifique Marie! En dire plus serait superflu….
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Marie Guzman · il y a
oh merci Judith c'est un très beau compliment
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Viviane Fournier · il y a
Bravo ...un récit qui m'a vraiment plu dans l'idée et dans les mots; Belle chance ,Marie
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Polotol · il y a
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Alain Derenne · il y a
Hello Marie, +5 pour moi
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Gérard Aubry · il y a
Un peu froid dans le dos cette histoire! Peut-on aimé une femme et une voiture en même temps? Pouvez-vous lire "Nos ombres", "Mon dernier saut, et "Apocalypse"? Merci! G.A.
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