L'irrésistible

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Est-elle brune, blonde ou rousse? Je l'ignore. Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore, Comme ceux des aimés que la vie exila. Paul Verlaine (Poèmes saturniens)  [+]

Dès le premier instant, je sus que cette femme serait pour moi. Cela peut paraître banal, énoncé comme cela, mais c’est pourtant la réalité de ce qui arriva. Notre rencontre eut lieu à mi-chemin d’une route de montagne, sur une de ces aires panoramiques où viennent s’attrouper les véhicules des touristes urbains en mal de couchers de soleil et de paysages grandioses. Le coucher de soleil était au rendez-vous, et le paysage aussi ; rien ne manquait au tableau idyllique, avec la mer au fond, dans la découpe de la vallée noyée d’ombre, et l’astre sanglant qui allait s’abîmer dans des eaux couleur de plomb.
Elle s’était appuyée sur la rambarde métallique pour ne pas perdre une miette du spectacle flamboyant, toujours renouvelé, jamais décevant. Sa main délicate s’était posée sur la barre d’acier garantissant les imprudents contre le vide. Cette jolie main blanche aux doigts effilés m’attira aussitôt ; je me trouvais aussi sur cette même rambarde ; c’est ainsi qu’eut lieu notre premier contact, notre effleurement, léger, oh, si léger ! Elle ne tressaillit pas, ne parut pas même s’en apercevoir ; mais dès cet instant, son sort et le mien étaient scellés.
Elle partit, je la suivis ; nous prîmes la route ensemble ; je ne pouvais plus me détacher d’elle, pas plus qu’elle de moi ; en un éclair, une fraction de seconde, nous étions devenus inséparables. La nuit était close, et notre intimité nouvelle grandissait.
Elle portait souvent sa main à son visage pour écarter une mèche, dans un petit geste gracieux que j’avais remarqué, et dont je me souviendrai toujours. Comme je le guettais, ce geste... Comme moi aussi, je mourais d’envie de caresser la peau de ce visage charmant, ces yeux humides, ce nez aux ailes fines, ces lèvres... ah, ces lèvres, d’un arc adorable, dessinées comme par un peintre, d’un incarnat brillant qui promettait tant de délices... A force de patience, je finis par y goûter, à ces lèvres magiques, à sentir leur pulpe fruitée s’entrouvrir pour moi, je pus humer cette haleine, savourer cette salive comme un nectar divin et y mêler mes sucs. Félicité suprême ! Mon but était atteint.

La suite ne fut que formalité. Toute résistance vaincue, étourdie et inconsciente, elle me livra le reste sans difficulté. Je pus l’envahir toute entière, pénétrer l’intimité de ses organes, sans qu’elle jetât un cri. Quelle jouissance j’éprouvai ! Cette créature était mienne, je ne la quittai plus. Son destin serait mon destin.
Elle ne vit rien d’abord, ne comprit pas l’emprise que peu à peu je prenais sur elle, sourdement, sournoisement. Elle vécut quelque temps dans l’insouciance d’avant notre rencontre. Puis peu à peu je me fis plus présent, plus insistant ; ainsi de jour en jour je devins pour elle un compagnon familier, qu’elle acceptait, dont elle ne s’inquiétait guère ; elle pensait encore, pauvre enfant ! qu’elle pourrait me quitter, se défaire de moi aussi lestement qu’elle m’avait pris. Mais il était trop tard, depuis la première seconde. Elle s’émut, elle s’effraya, tenta plusieurs manœuvres pour me faire fuir. Je ne fis qu’en rire ; j’en avais vu bien d’autres, et je n’avais pas encore mon compte.
Elle prit peur et chercha du secours dans son entourage. Mais sa faiblesse pour moi était grande, et que peuvent tous les amis du monde contre un feu aussi dévorant ? Je ne connaissais que trop ma puissance, l’ayant déjà exercée sur mainte frêle personne avant elle, et cette puissance, je ne l’avais pas encore déchaînée tout entière ; j’attendais mon heure. Je me contentais pour l’heure de lui faire subir les caprices de mes humeurs, d’enfiévrer ses nuits et d’épuiser ses ressources.
Bien souvent, après qu’elle avait subi mes assauts nocturnes, le matin la trouvait pantelante, haletante, sans force ; elle se consumait, sans trouver l’énergie de me jeter dehors. Quant à moi, bien installé, je prospérais ; je me proposais de me reproduire, de me multiplier, grâce à elle, qu’elle le voulût ou non. Je la connaissais à fond, maintenant, j’avais pris possession de tous ses trésors dissimulés, de ses ressorts vitaux. Au demeurant, je n’ai jamais dit que je l’aimais ; juste que j’avais besoin d’elle.
A cause de moi, elle se dégrada ; tandis que je prenais vigueur, elle maigrit, fondit à vue d’œil. Notre liaison devint pour elle étouffante et dévastatrice. Elle se trouva, littéralement, ruinée. Combien de fois maudit-elle le soir où son inconséquence lui avait valu notre proximité sur cette rambarde, devant ce crépuscule glorieux ! Dans ses moments de désespoir, elle me suppliait de la laisser, de l’épargner, de m’en prendre à quelque autre victime. Je me moquais bien de ses gémissements ! Et je lui rappelais que c’était elle, elle seule, qui était venue me chercher sur cette glissière d’acier, et qui m’avait emmené avec elle, sans méfiance. Que n’y avait-elle pris garde ?

Je l’ai tuée pour pouvoir vivre. Lorsqu’elle a rendu, péniblement, douloureusement, son dernier souffle, je l’ai quittée, pour une autre, pour un autre, puis d’autres encore. Ne me juge pas, toi qui lis ces lignes. Blâme-t-on le ciel d’être bleu, le vent d’assécher les sables, le soleil de cuire la terre ? Détruire est dans ma nature ; je ne puis m’en dispenser. Infect ? Oui. Après tout, je suis un virus.
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Sylvie Talant · il y a
Intéressant car ce texte magnifiquement écrit, où la beauté des paysages s'allie à la délicate minutie de le description de la jeune femme, allie le classicisme d'écriture des textes des meilleurs auteurs du XIX ème siècle à une préoccupation très 2021 qui est celle du virus prêt à nous fondre dessus. J'aime.
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Isobel · il y a
Quel gentil message Sylvie. Je suis heureuse que mon style vous ait touchée !