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L'interdit

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Pat

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J'ai 12 ans. Depuis toujours je connais cette villa de l'autre côté de ma rue.
Malgré quelques vitres cassées et ses murs envahis de lierre, elle trône haute et majestueuse, semblant me narguer.
Autrefois elle a du être magnifique, son portail en fer forgé, rouillé, laisse deviner ce qui devait être un jardin, maintenant la nature a repris ses droits et il est envahi de ronces, de broussailles et de mauvaises herbes.
Un petit bassin circulaire est rempli de feuilles mortes, certainement tombées des arbres squelettiques, morts depuis longtemps.
Régulièrement j'assomme ma Mère de questions qui, agacée, me répond que la maison a toujours été là et qu'elle ne sait rien de plus.
J'ai toujours eu envie d'aller la voir de plus près et d'en percer son mystère.
Ma Mère le devine et me dit que c'est une propriété privée et qu'il est interdit d'y aller de toute façon.
Alors je rêve et je l'imagine, à la nuit tombée, peuplée de fantômes rigolards qui se réunissent pour y faire la fête.
Ma curiosité doit être satisfaite, aussi, un jour, n'y tenant plus, je me décide à braver l'interdit.
Comme il pleut, je dis à ma Mère que je m'ennuie, que je vais aller jouer chez ma copine et passer l'après-midi avec elle.
Sitôt l'autorisation accordée, je prends mon ciré et, discrètement place une lampe torche dans ma poche.
Je fais un grand détour pour faire semblant d'aller chez mon amie et arrive enfin à l'arrière de la maison tant convoitée.
Le mur n'est pas très haut et je l'escalade sans trop de mal.
Je retombe dans le jardin, les herbes m'arrivent en haut des cuisses, une des fenêtres n'a plus de vitres, menue je m'y engouffre sans problème.
J'allume ma lampe et découvre une salle carrelée à l'ancienne, immense, composée d'une grande table en bois et de quelque chaises rembourrées de tapisserie, deux hauts fauteuils entourent une vaste cheminée de marbre, il reste encore un panier remplie de bûches.
Tout est rempli de poussière, je m'aventure vers l'escalier mais ne vais pas plus loin, trop délabré, j'ai peur de passer à travers les marches.
Puis, j'arrive dans un couloir tout en longueur, au fond, un très grand miroir rectangulaire où je me reflète en entier.
Je m'y dirige et trébuche sur un tapis élimé, je me retiens des deux mains à la glace qui, à ma grande surprise, pivote.
Je regarde avec précaution et découvre un escalier en colimaçon qui a l'air de descendre profondément sous terre.
Je vais chercher une chaise, tellement lourde que je la traîne plus que je ne la porte, et la coince dans l'ouverture.
Munie de ma torche, je brave l'obscurité et j'emprunte prudemment l'escalier dont les marches sont très glissantes par l'humidité.
Après une descente de plusieurs minutes, le cœur battant, j'accède à un sous-sol de plusieurs mètres, devant représenter toute la surface de l'habitation.
C'est alors que ma lampe éclaire des trésors dont je n'avais même pas idée.
Dans un coffre ventru, dont je soulève avec peine le couvercle, se trouvent entassés un bilboquet, une toupie, des quilles avec une grosse boule, un pantin, tous ces jouets sont en bois, puis des soldats de plomb, des billes multicolores.
Je continue et trouve une vieille boite en fer remplie d'une collection de boutons de toutes les couleurs, d'autres dorés ou argentés, plus jolis les uns que les autres, du plus simple au plus ornementé.
Un vieux tricycle a tête de cheval me fixe de ses yeux vides, sur sa selle est assis un nounours dont un œil est arraché et qui n'a plus qu'une oreille.
Puis, un landau bas à petites roues où est allongée une poupée échevelée en porcelaine dont le corps de chiffon est dépourvu de vêtement.
Une patinette en bois et une voiture à pédales, qui devait être rouge, voisinent avec un théâtre Guignol vide de toute marionnette.
J'essuie la poussière d'une machine à coudre à pédales pour faire apparaitre le dessin d'une guirlande de roses rouges.
Un pupitre d'écolier ancien renferme des petites voitures en fer bien rangées et une locomotive noire miniature.
Enfin, quelques vieux paniers d'osier de toute forme, vides, sans intérêt, concluent ma visite.
Émerveillée, je me promets de revenir, mais je me secoue, car le temps passe vite et il est temps de rentrer.
Je remets tout en place, m'époussette, refais le chemin en sens inverse et rentre à la maison.
Ma Mère, malicieuse, me regarde en souriant et me demande :
"Alors, c'était comment de l'autre côté?"

PRIX

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Rtt · il y a
un inventaire à la Prévert J'ai bien aimé
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Abi Allano · il y a
Ah les mamans...elles devinent toujours tout!
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Cookie · il y a
De l'autre côté des trésors d'enfant. J'aime.
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Arlo · il y a
Très bon récit à la lecture fort agréable ma fois. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Scribouille · il y a
Très bien mené, je vous ai suivie dans cette escapade et j'aurais aimé en être.
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Sylvie Franceus · il y a
A 12 ans, forcément, ça démange !!!
Merci pour cette jolie lecture désobéissante et le petit mensonge.
Mes voix de fée

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Pascal Depresle · il y a
Joliment écrit. Mes voix. Sans contrepartie aucune, je vous engage à découvrir mon "invitation" http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation
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