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L'inconnu de la plage ou une soirée enchantée...

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Mamiechat

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C’était un soir d’hiver.
J’étais venue sur cette plage admirer le soleil couchant.
Je pensais que ce tableau, l’air iodé, le rythme lancinant des vagues, apaiseraient mon âme tourmentée. Hélas ! Il n’en était rien, bien au contraire. L’astre qui déclinait, sombrait lentement dans la mer, représentait pour moi le bonheur que j’avais connu jadis et qui s’était détérioré petit à petit pour finalement disparaître.
Aujourd’hui, son souvenir et ma solitude me pesaient.
Des larmes salées mouillaient mes joues, tandis que le vent du Nord soutenu, glacé, giflait mon visage.
J’avais l’impression d’avoir au creux de l’estomac une boule hérissée, rugueuse, semblable aux pelotes que les posidonies rejettent sur la grève.
En ce soir d’hiver, j’avais le cœur à l’envers assise là, sur une souche de bois flotté, que le ressac avait déposée au pied d’un bouquet de tamaris. Pourtant, j’aurais dû être une fois encore émerveillée par le spectacle grandiose que j’avais sous les yeux : le soleil rougeoyant coulait lentement sur la ligne d’horizon semant des reflets d’or sur la mer, faisait miroiter la crête des vagues ; des nuages gris, fins comme des traits de crayon, morcelaient en parts inégales sa surface incandescente. Les silhouettes bossues des collines se découpaient sur le ciel embrasé, tandis que se devinaient déjà les lumières des villages.
C’était l’heure radieuse où bien avant le sommeil, la mer gourmande déguste le soleil, et puis se couvre d’or et de pierres précieuses.
Au-dessus de moi, le croissant de la Lune, les premières étoiles apparaissaient dans le firmament assombri. Alors les goélands s’appropriaient la plage, cherchant quelque pitance abandonnée par les promeneurs, ils laissaient sur le sable humide l’empreinte gracile de leurs doigts écartés.
Soudain un homme surgit, faisant fuir les oiseaux, troublant la solitude du lieu. Solitaire, silencieux, il se dirigea d’un pas décidé vers la mer.
De ma cachette à l’abri des regards, je l’observais, intriguée.
Il semblait se moquer du Noroît qui gonflait sa parka ouverte, une casquette de feutre sombre coiffait son crâne dégarni, autour de son cou flottait une écharpe de laine rouge. Longeant la grève, l’inconnu avança dans ma direction, je pus alors apercevoir les rides de son visage, ses yeux rieurs. Je craignis un instant qu’il ne me découvrit, mais l’homme s’arrêta soudain, se planta jambes écartées face à la mer, levant les bras en direction du soleil comme s’il voulait l’enlacer, il se mit à chanter.
Le timbre magnifique de sa voix de ténor s’éleva claire et envoûtante :
« Je crois entendre encore
Cachée sous les palmiers
Sa voix tendre et sonore
Comme un chant de ramier.. »
Je reconnus l’air des « Pêcheurs de perles », tiré de l’opéra de Georges Bizet.
Qui était cet homme ? Un ténor à la retraite ? Un amateur de musique classique ? Quelle drôle d’idée de venir chanter sur la plage ! Il se croyait seul, évidemment.
Stupéfaite, charmée, j’écoutais sa belle voix chaude, puissante, qui montait vers le ciel crépusculaire en une tendre sérénade, saisie par l’émotion, je frissonnais.
L’homme semblait en représentation, il se mouvait face au soleil et à la mer interprétant l’opéra avec tout son cœur.
Spectacle insolite que ce chanteur qui prenait les éléments comme spectateurs et leur offrait avec toute son âme, un unique et fascinant récital !
C’était magique...
Je ne pouvais détacher mon regard de son étrange silhouette auréolée par les derniers rayons du couchant.
Ô nuit enchanteresse
Divin ravissement...
Depuis que l’inconnu avait commencé à chanter, la magie occupait la plage : le vent s’était apaisé pour ne pas lui faire ombrage, la mer avait calmé son ressac et ses vaguelettes bienveillantes venaient caresser le bout de ses souliers.
Pourquoi cet inconnu était-il venu justement ce soir sur cette grève déclamer son amour de la vie alors que moi, bien plus jeune, je me sentais si triste et n’avais plus aucun espoir ?
Si aujourd’hui le soleil couchant représentait pour moi la fin de toutes choses, pour l’inconnu de la plage il était la résurrection, le renouveau !
Alors, se moquant de son âge, l’homme lançait dans le crépuscule son chant d’espérance, comme un hymne à la Vie. Et c’était bien.
Aussitôt, je me sentis mieux, comme apaisée.
Le soleil avait disparu, les collines se découpaient à l’horizon, silhouettes sombres sur un morceau de ciel rouille et or.
La mer calmée s’habillait de bleu nuit et d’argent, le soir tombait doucement sur le rivage.
L’inconnu ne chantait plus. Il fredonnait maintenant tout en rajustant sa parka, il enfonça un peu plus la casquette de feutre sur sa tête, jeta un dernier regard à la mer et quitta la plage par là où il était venu, ombre silencieuse avalée par la nuit.
Tremblante de froid, d’émotion, je restais assise encore un moment sur ma souche de bois flotté, les yeux rivés à l’endroit même où le chanteur se tenait.
Avais-je rêvé ? Mais non : sa voix résonnait encore dans ma tête, j’avais été séduite par son charisme, son bel optimisme avait calmé mes angoisses, m’avait redonné de l’espoir en la Vie.
Grâce à lui, c’est l’âme légère, le sourire aux lèvres que je quittais enfin la plage, rassérénée à tout jamais.
En ce soir d’hiver, je venais d’attraper un coup de soleil en plein cœur.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Samia.mbodong · il y a
Il y a de la poésie dans votre récit et dans vos phrases,
et un grand espoir.
Bravo.
et si vous avez le temps je vous propose de découvrir Zohra ma chérie
Samia

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Pascal Gos · il y a
j'aime votre plume. Il est si douce et tendre à lire.
Mamiecha, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Cathy Grejacz · il y a
Une douce écriture qui me séduit
J’aime

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Silvie · il y a
Des images et des sentiments tout en délicatesse donnent à ce texte la luminosité d'un tableau impressionniste. Bravo Mamiechat, cette lecture m'a transportée. Si je peux à mon tour vous faire partager l'univers de mes contes, j'en serais heureuse. Venez lire "Que ma joie demeure" si vous avez une minute à m'accorder.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle poésie !
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Raymond De Raider · il y a
Lu au bord de l'Atlantique, ce soir : j'avais la bande son en quelque sorte. J'ai même cru entendre la voix du ténor.
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Caroline Rota · il y a
Je viens de découvrir votre texte et de me laisser emporter... Merci pour cette poésie du soir ! Il y a des mots qui font du bien...
Je vous invite, pour un sourire ou un soutien peut être, à aller à la rencontre de Mr Butt dans le Grand Prix hiver 2019... A bientôt 😊

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Felix CULPA · il y a
Une plage, des mots, de la poésie, une très belle plume qui nous emmène loin !
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Zouzou · il y a
un rêve de plage au cœur de l'hiver +5 !
une tristesse douce /amère bercée par une musique intergénération ! mes voix Artvic

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Fredoladouleur · il y a
Un bord de plage magnifiquement décrit et un texte en forme d'ode à la vie ! :-)
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