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L'impression

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Alain Verdure

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Depuis, la nuit des temps, chaque matin, dans la même gare, sur le même quai, à la même heure, je retrouvais les mêmes gens pour aller au même bureau, retrouver les mêmes collègues, pour passer une même journée, à faire les mêmes gestes. Une vie bien réglée, comme la vie de tant d'autres banlieusards qui préfèrent prendre le train pour ne prendre pas prendre la voiture et éviter ainsi les embouteillages, les klaxons, les énervements et le stress permanent et ennuyeux que tout le monde connait. La vie monotone et triste à mourir de tellement de gens qu'on n'en parle même plus, qu'on n'y fait même plus attention. On dit que ça fait parti du quotidien. Et bien c'était cela, mon quotidien.
Et donc, comme chaque matin, je me retrouvais dans la même gare, sur le même quai, à la même heure, avec les même gens, et j'attendais, comme d'habitude, le même train. Sauf que ce matin là, pas comme les autres matins, j'avais mal à la tête. Il faut dire que la veille au soir nous avions fêté le départ en retraite d'un collègue, ou plutôt d'un ami, et nous avions bien chargé sur la boisson et terminé la nuit dans une boîte de nuit assourdissante, abrutissante, fatigante. Nous étions rentrés vers 5 heures, sans oublier de s'arrêter chez ce collègue-ami pour un dernier verre. J'avais dû rentrer vers 6 heures 30, pris une douche, un café très fort et le métro pour me retrouver dans cette gare, sur ce quai, à cette heure précise, au milieu de ces mêmes gens, comme les autres matins, depuis la nuit des temps.
Sauf que ce matin là, j'avais une impression bizarre, une inquiétude inhabituelle. J'avais très mal à la tête et tout un orchestre symphonique y jouait "la chevauchée des Walkyries" en quadriphonie. Je pensais donc, bien évidemment, que mon trouble provenait de mon mal de tête, disons-le, de mal gueule de bois, et je n'y prêtais donc plus attention me disant qu'en m'assoupissant le temps du trajet, j'espérais me sentir mieux en arrivant au bureau. Le train enfin à quai je montais donc à l'intérieur, comme un robot, et trouvais une place sur un strapontin que j'aurais embrassé à bras le corps si nous avions été seuls. Et je crois bien avoir aussitôt fermé les yeux et avoir sans doute dormi quelques minutes.
Mais je fus vite sorti de ce léger sommeil par une impression étrange. L'impression qu'il y avait quelque chose de différent par rapport aux autres matins, à part mon mal de tête et les Walkyries qui se déchaînaient sauvagement. Je regardais par la fenêtre et fus étonné de ne pas reconnaître le paysage. je regardais quelques instants, essayant de reconnaître un bâtiment, un immeuble, quelque chose de familier, mais rien. je regardais donc autour de moi, le train était un train comme les autres trains, mais je fus tout de même étonné de ne pas reconnaître des têtes familières parmi les autres voyageurs. Depuis si longtemps des visages nous deviennent connus, il arrive même parfois qu'on se face un petit signe de tête ou de la main en guise de bonjour, mais là, ce matin, rien. Pas un visage familier, pas un paysage familier, rien. Et ce mal de tête qui empirait. je refermais les yeux pour essayer de me calmer de mon angoisse et reprendre mes esprits quand le train se mit à freiner et à ralentir. Je sursautais en entendant le contrôleur annoncer un arrêt. Un arrêt ici ? ce n'est pas habituel, d’habitude le premier arrêt n'est pas si tôt. Et j'avoue que le nom de la gare annoncée par le contrôleur me parut totalement inconnue. Je me dis simplement que l'on devait marquer un arrêt exceptionnel pour besoin du service et je n'y prêtais plus attention, consacrant toutes mes forces pour combattre les Walkyries qui s 'amplifiaient dans mon cerveau malmené.
Le train s'arrêta donc à cet arrêt inhabituel et le contrôleur, après que le train n'est repris sa route, annonça le bonjour aux voyageurs nouvellement montés. Cet à ce moment précis que je reçu un poids énorme sur ma tête. Je pensais qu'une Walkyrie avait dû tomber de cheval pour ainsi me faire souffrir, mais non, le contrôleur avait simplement dit ;" bienvenue à bord de ce train à destination de...".
Je me tournais vers la brave dame assise à ma gauche et lui demandais alors si j'avais bien entendu cette destination, et oui, pas d'erreur, ce train allait bien dans cette direction..mais pas dans ma direction. Je me confiais alors à cette dame fort aimable et lui précisais que je me rendais à cet endroit précis, endroit précis où se trouve mon bureau, mes collègues, ma vie. Et cette brave dame me répondit alors que je m'étais trompé de quai, et de train.
La prochaine fois que je fête un départ en retraite, je vous le dis, je ne bois que de l'eau.

PRIX

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Monique Gervais Pers · il y a
+ 4, Alain ! Je me disais bien que tu t'étais trompé de train !!!
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Jean Calbrix · il y a
Certainement un serment d'ivrogne ! Bravo, Alain ! +5
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Pat O'Tellin · il y a
J'espère qu'il reste dans le mauvais train :-)
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Pascal Depresle · il y a
J'ai aimé, j'ai cherché, j'ai souri. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra. Mon univers aussi, comme Tropique et tant d'autres choses.
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Yasmina Sénane · il y a
Récit bien mené !
Apprécierez-vous "Un coin de parapluie" ?

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Denys de Jovilliers · il y a
Amusant, on sent que le narrateur est "décalé" par rapport à ce qui lui arrive mais il sait porter un regard amusé sur ce qui lui arrive. C'est aussi ça avoir de l'humour ! Je vote.
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Mamy Arlette · il y a
5 * pour cette belle aventure...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Nous sommes méchants quand même car la fin nous fait bien sourire !
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Myriam Zemori · il y a
Un bon verre d eau pour un artiste tout aussi naturel et pur
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