Lime Key

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Écrire pour le plaisir, pour la joie d'assembler les mots autrement que pour dire les faits, je le fais depuis longtemps. Et désormais je m'expose.. Egalement publiée dans la revue Friches  [+]

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Image de Le flacon et l'ivresse

« Crachez, crachez, mon cher. Un vrai amateur n’avale pas lorsqu’il déguste. On hume d’abord. Profondément, à pleines narines. Le bouquet doit pénétrer la moindre circonvolution de l’odorat. Puis on se le met en bouche, lentement, il tourne sous la langue, délivre son corps : est-il charpenté ? Tendre ? Velouté ? Racé ? Une dominante de fruits rouges, cassis, groseille ? Un arrière-goût de poivre ou de cannelle ? Ou bien de bois moussu ? On prend son temps, on se concentre, on le déshabille, on lui tâte la cuisse, on le laisse pénétrer les papilles. Et, une fois l’examen terminé, on recrache. »

Les mots de M. Jacques, le maître de chai, résonnent, clairs et distincts, comme s’il les avait entendus deux heures plus tôt. Sur le sable brûlant de Lime Key, la tête en feu, Daniel rêve de la fraîcheur intense du chai, rythmée par le tanin des barriques et l’omniprésence vineuse. Le Château et sa Tour trapue, dont la rondeur émergeait en solitaire des vignes alignées au cordeau, étaient des joyaux qui produisaient l’un des meilleurs vins du monde. Et lui, Daniel, avait eu la chance unique d’y être initié à l’art du vin.

Son crâne bat comme une outre, ses paupières sont collées par le sel et ses lèvres rongées par la mer. Il rampe sur le sable bardé de débris. Encore quelques coudées et il rejoindra le chai de M. Jacques. Il dégustera un fabuleux millésime. En fait non, il le boira jusqu’à la dernière goutte, d’un seul trait, en dépit des hauts cris du maître de chai. Il étanchera la soif qui le consume, lui parchemine la gorge et les entrailles. Il boira à perdre haleine.

La Tour et le Château se dessinent sur le bleu cobalt de Lime Key. Derrière l’unique palmier souffreteux, déchiqueté par les vents de la mer des Caraïbes, les vignes de Maître Jacques ondoient d’un vert surnaturel. La porte du chai va s’ouvrir sur l’ivresse de l’oubli. La pauvre chaloupe qui gît en capilotade au bord de la plage du misérable îlot n’est même plus un souvenir. Dans son délire, Daniel a effacé de sa mémoire l’horrible naufrage qui a englouti son navire et tous ses compagnons.

Il y est presque. Maître Jacques lui tend la main où scintille le rubis d’une bouteille.

Une fraîcheur inouïe se déverse sur ses lèvres et envahit sa gorge. Il revit tandis qu’une voix amie l’encourage : « Mister Defoe, Mister Defoe! C’est moi, Robinson. Dieu soit loué, you are alive, vous êtes vivant. Non, ne crachez pas, buvez doucement. C’est de l’eau. »

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