Lilly a peur de l'huis

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J'aime écrire, raconter, mais surtout, donner du rêve, de l'espoir, de l'envie... Que sais-je encore. Tant que je peux, le temps d'une histoire, emmener tout le monde avec moi, ça me suffit  [+]

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Les rayons rasants du soleil éclairent la mansarde d’une lumière rougeoyante. Le crépuscule sera bientôt là, moment précis où les ombres commenceront à se dessiner, puis à onduler dans les mouvements d’une danse menaçante.

Partout.

Cachées, le long des meubles. En embuscade dans les encadrements de portes. Au fond du couloir qui mène aux chambres. Dissimulées au milieu des peluches et des poupées, sur le lit de Lilly. Promptes à surgir de nulle part, dans l’escalier du grenier.

Partout.

Et jusque sur le toit de la maison, tout près de la lucarne vers laquelle l’enfant lève son regard apeuré.

Lilly déteste les ombres. Surtout quand celles-ci se glissent derrière elle et se penchent au-dessus de sa tête pour l’engloutir. À chaque fois, la fillette sent la chair de poule recouvrir ses bras. Elle file, court aussi vite que le lui permettent ses jambes de bambine, pour fuir vers la lumière et les faire disparaître. À bout de souffle, elle se réfugie dans les bras de sa mère, fermant les yeux pour ne plus les voir.

Mais l’endroit le plus terrifiant pour Lilly, c’est la porte qui donne sur le jardin.

Elle ferme mal. Parfois, elle se rouvre seule, grince sur ses gonds et claque au moindre courant d’air.
Le battant vermoulu est percé d’un vantail vitré. Un verre épais, rouge cramoisi, qui empêche les ombres d’entrer. Pour l’instant. Car depuis le début de l’automne, elles semblent vouloir s’agripper à la maison.

Plus tard, bien bordée et blottie dans son lit, Lilly écoute le vent souffler à l’extérieur. Il tourne autour de la maison, s’énerve et siffle comme Kaa dans le Livre de la Jungle.
« Aie confiance...». Les ombres se débattent et gesticulent dans leur combat contre Éole. À travers l’épaisseur diaphane du store du vasistas, la fillette distingue leurs effrayantes silhouettes sous la clarté d’argent de la lune.

Maman a laissé la porte de la chambre ouverte, pensant rassurer Lilly. Il n’en est rien. Le couloir est sûrement infesté d’ombres sournoises. L’enfant se recroqueville sous ses draps. Près d’elle, les gros yeux en bouton de Barnabé, son ours en peluche, fixent le plafond. Lui aussi a l’air terrifié. D’un geste rapide, la petite l’attrape et le serre contre son cœur.

Lilly quitte le confort rassurant de son lit et s’avance doucement vers la porte. Traverser le couloir... Traverser le couloir, pour aller retrouver Papa et Maman. À toute vitesse.
Au moment où, bravant sa frayeur elle s’apprête à s’élancer, un bruit l’arrête.

Quelque chose tape. La porte du jardin ? Il ne faut pas laisser les ombres entrer ! Papa et Maman dorment. Et si elles s’en prenaient à eux ?

Le menton de Lilly tremble, ses yeux s’emplissent de larmes. Elle commence à pleurer en silence et se force à franchir le seuil de sa chambre. Ses petits pieds moites collent au parquet des marches tandis qu’elle descend l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée, Barnabé collé contre sa poitrine.

Tout en sanglotant toujours, le bout de chou traverse le salon, la cuisine, et se dirige vers l’arrière de la maison. Un halo rouge inonde le carrelage au pied de la porte. La lune transperce de ses rayons le verre dépoli. Un frottement. Un autre. Le vent, qui siffle toujours, se faufile sous la porte et la secoue. Ses « hou-hou » glacent le sang de Lilly. Incapable de bouger, le visage levé, elle fixe ainsi pétrifiée la vitre couleur de sang.

Quelque chose gratte, secoue la porte et cherche à entrer. Le vent hurle de plus belle. Et soudain, elle les voit... Les ombres. Leurs doigts crochus là, juste derrière le verre. Ce sont elles qui grattent et poussent le battant. Elles vont réussir à entrer et les prendre. D’abord elle, Barnabé, puis Papa et Maman. Elle serre l’ours en peluche dans ses bras en tremblant. À l’extérieur, les ombres sont de plus en plus en colère. Elles grognent, grondent. Poursuivent leur danse macabre à travers la vitre. Une plainte, un râle de bête. Un monstre ? Les ombres ?

Derrière la porte, l’animal enragé, pressé d’en finir et de dévorer ses victimes gratte tel un forcené. À grands coups de griffes acérées, il porte l’estocade au bois vermoulu.

Les ombres ont gagné.

Le cri strident et suraigu qui arrache la gorge de Lilly réveille instantanément ses parents. Sans comprendre, ils se retrouvent à dévale l’escalier, les yeux encore emplis de sommeil, les cheveux ébouriffés.

Papa récupère au vol un bout de chou au visage inondé de larmes, qui s’étrangle dans son hurlement et ses sanglots. Maman ouvre la porte... Non !
Et fait entrer... Le chat. Prisonnier de la tempête, la pauvre bête effrayée par les cris de l’enfant et l’agitation qui règne à l’intérieur, ne demande pas son reste et grimpe l’escalier quatre à quatre. Les ombres sont parties au moment où Maman a ouvert.

Seules les branches nues des arbres de la cour s’agitent encore sous le souffle du vent, tels de grands bras appelant à l’aide.

Maman referme la porte. Dans le dos de l’enfant que son père remonte dans son lit, les ombres adressent un dernier signe.
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YEF ~ · il y a
C'était un vrai plaisir à lire ! Le début est très musical, ce qui rappelle le début d'un film d'horreur. Et le suspense qu'il y a jusqu'à la fin, j'adore.
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Christine Jean · il y a
Merci beaucoup !
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Cristo R · il y a
Bravo : Tous les enfants que nous avons été ont vécu ce genre de peur grandissante
que ce soit dans une maison de campagne où à la ville lorsque le temps se gâte, le vent hurle ou l'orage gronde. Encore faut-il l'écrire et ici c'est très bien fait
mes 5 voix
L' enfant est toujours porteur de vérité comme le comprendra Solarius dans https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Christine Jean · il y a
Merci !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Christine.
Vous arrivez à mélanger réel et fantastique, c'est une bonne option :-)
Merci;

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Christine Jean · il y a
Merci à vous 😊
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Doria Lescure · il y a
Récit tout en finesse qui fait monter l'angoisse au fur et mesure que la petite Lilly s'arme de courage pour affronter ses peurs. Pour cette jolie histoire bien construite, voici mes voix.
je me suis également essayée à cet exercice et vous êtes la bienvenue sur mes lignes.

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Christine Jean · il y a
Merci ! Je vais moi aussi vous rendre visite.
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Yves Le Gouelan · il y a
Ah les peurs irraisonnées de l'enfance, ici bien mises en évidence.
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Christine Jean · il y a
On s'y retrouve tous un peu !
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Jeanne · il y a
La nuit qui tombe, le vent qui souffle, un huis qui grince, des bruits inquiétants... Un suspense haletant, un huis-clos étouffant, un environnement menaçant, un monde hostile peuplé d’ombres, de monstres imaginaires où seul(e) dans l’obscurité tout prend des proportions démesurées, un univers effrayant qui nous renvoie à nos peurs, nos terreurs d’enfant. Une enfant terrorisée, un bout de chou courageux qui brave le danger, puis submergée par l’émotion éclate en sanglots. Lilly sèche tes larmes, Lilly c’est pas la pluie, c’est l’huis... ou lui.
Un récit charmant qui se lit d’un trait, se boit comme du petit lait. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Christine pour la suite des événements.

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Christine Jean · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements Jeanne !
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Patrick Peronne · il y a
Toutes les ombres de l'enfance ne se dissipent pas avec l'âge ; certaines s'accrochent. En vous lisant, je pensais à mes ombres passées, et quelques unes encore présentes, aux "terreurs enfantines" de Proust "longtemps je me suis couché de bonne heure", et aux ombres de T.S Eliot… Une bonne lecture grâce à un bon texte.*****
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Christine Jean · il y a
Merci ! Les ombres sont tenaces, elles s'accrochent à nous ;-)
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michel jarrié · il y a
Quel bonheur de vous lire le matin au réveil ! On suit Lilly pas à pas, comme son ombre, pressentant que l'issue de l'histoire est condamnée à être belle !
Merci Christine.

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Christine Jean · il y a
Merci beaucoup !
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M BLOT · il y a
Booouuuuuu! L'imagination est vraiment débordante dans une tête d'enfant et cela agit encore dans nos têtes d'adulte ! Bravo. +5
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Christine Jean · il y a
Merci !
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Tobias Martin · il y a
Une jolie histoire comme tu sais si bien les écrire ^^
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Christine Jean · il y a
Merci de ta fidélité Tobias Martin ;-)