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FINALISTE
Sélection Public

Quai Saint-Martin.

Minuit et peut-être quelques heures.

Ça n’a plus vraiment d’importance.

La nuit est opaque et sombre comme un amas de charbon, les moteurs de voitures ont arrêté de tousser dans les rues. Le froid de décembre frappe le pavé et les joues de Karim par grosses accélérations. Planqué quelque part sous sa doudoune à capuche, il est paralysé par la seule fenêtre éclairant encore la tour de béton qui crève le ciel à quelques mètres de lui.
C’est sa chambre.
C’est sûr elle ne dort pas. Elle ne dort jamais. Il ne comprend pas comment elle fait pour tenir. En vrai, elle ne tient plus.

Elle ne tient plus.

Lili. La première fois qu’il l’a vu, c’était dans un bar quartier Madeleine. Il était avec quelques potes. Il s’est assis à la table d’en face, elle a plongé tout entière dans ses yeux, par effraction.

Déjà.

Pour lui, les filles ça n’avait jamais été un problème. Elles allaient et venaient. Quelques câlins. Quelques mots tendres. Du réconfort à temps partiel. Pas d’attache. Pas d’emmerde.
La suite de l’histoire n’était pas au programme. Rien ne s’est déroulé comme prévu. Il y a eu un bug dans le scénario.

Lili. Ses longues jambes, ses jupes courtes. Son sourire qui fait tout voler en éclat. Ses yeux d’émeraude qui hantent la nuit, qui deviennent pire qu’une obsession, qui lobotomisent le cerveau et finissent par rendre complètement dingue. Lili. Sa gentillesse, ses fantaisies, ses provocations, ses coups de gueules, ses fous rires qui tourbillonnent dans la tête et fracassent les murs. Lili. Son teint de colombe, ses petites lèvres tagada, ses idées noires.

Il s’en foutait pas mal de tout ça, le premier soir.

Il l’a suivie jusqu’à son immeuble. Il a passé sa main dans ses cheveux d’encre puis sous son débardeur rouge en s’engageant dans le hall. Il a fait courir sa bouche le long de sa nuque. Doucement.
Tout doucement.
Il a senti son pouls prendre de la vitesse, son souffle s’accélérer, ses muscles se tendre, ses seins se durcir entre ses mains. Puis il a senti l’envie. L’envie qui monte, l’envie bestiale, l’envie sauvage, celle qui prend aux tripes, qui hurle dans le corps, qui frappe tous les membres et les contrôle.
Ils ont baisé sur place, dans l’escalier. Puis dans le salon. Puis dans la chambre.
Puis après, il a arrêté de compter.
Il a goûté sa peau, en a léché chaque centimètre carré. Il a pénétré son ventre et glissé, disparu, longtemps, profondément, de plus en plus vite, de plus en plus fort, entre les cuisses de Lili.
Quand ils se sont levés, le jour, lui, l’était depuis longtemps déjà. Il a eu du mal à émerger. La tête encore dans les vapes, il a cherché une idiotie à dire. Impossible de sortir quoi que ce soit de sa bouche sèche anesthésiée. Lili, elle, elle était aussi fraîche, sexy et fragile que la veille. Elle s’est cramponnée à son bras comme à un radeau. Ou une bouée. Ou un truc du genre. Fort. Très fort.
Trop fort.
Il a flippé. Il l’a embrassée. Il s’est barré.

Mais il l’a revu le week-end suivant. Des papillons ont remplacé le verre pilé, au fond de son estomac. Il a craqué. Il a replongé.
Lili. Son 95C. Ses hanches de sirène. Ses caresses à n’en plus finir. Ses baisers au goût fruité. Lili. Son envie de le connaître. De parler. De comprendre. La vie, le monde, les gens. Elle-même. Tout. Tout le temps. Ses cahiers noircis d’histoires, de poèmes, de dessins. Ses interludes, ses absences, même présente. Son enthousiasme. Ses attentions. Son amour qui enveloppe, qui déborde, qui ravage, qui rend fou.

Qui fait chier.

Quelques mois plus tard, il lui a payé, avec de l’argent emprunté à son frère, un voyage à Venise. Le gros cliché mais Lili, elle, elle a kiffé, comme une gosse qui découvre Eurodisney la première fois. Elle a passé le séjour à s’extasier devant le Pont des Soupirs et la Piazza San Marco.
Elle n’avait presque plus les yeux tristes.
Le soir au Palazzo Odoni, elle lui a dit : « Tu sais Karim les êtres humains, c’est comme un puzzle. Ils naissent avec des morceaux en vrac, il suffit de les remettre en ordre et un jour on trouve le bout qui manque. » Il est resté scotché comme si elle venait de lui lâcher une bombe en pleine tronche. Lui ? Lui ? Le type handicapé des sentiments, le banlieusard de base, incapable de s’occuper de qui que ce soit, encore moins de lui-même, enchaînant boulot de merde sur boulot de merde, bituré tous les samedi soir, lui ? Karim ? Non. Non. Non. NOOON. Il ne pouvait pas être son bout. Il n’était pas prêt. Pas capable. Pas assez fort. Pas assez fiable. Ce n’était pas possible.

PAS POSSIBLE.

Ils sont rentrés mais le vent avait tourné. Il a vu d’autres filles, puis une, en particulier. Drôle, gentille, simple, pas du genre à s’émouvoir devant une photo de Depardon, une peinture psychédélique ou un bouquin de huit cents pages. Lili, bien sûr, elle l’a appris. Mais elle n’a rien dit. Rien. Jamais. Elle n’a pas fait scène, elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré.
Pas devant lui.
Elle a fait exactement comme si de rien n’était. Elle a souri. Elle a ri. Elle a bu en soirée. Elle a dansé.
Mais elle a maigri. Beaucoup. Beaucoup. Jusqu’à complètement flotter dans ses fringues. Jusqu’à devenir aussi légère qu’une plume. Jusqu’à marcher sur un fil, suspendu dans le vide. Jusqu’à se creuser. Jusqu’à presque disparaître sous le poids d’un manque à l’état brut. Un spleen sans patch, ni substitut.

Il n’a pas vu.
Il n’a pas voulu voir.

Et puis il y a eu le coup de fil de Xav, quelques heures plus tôt : « Mec, ça va pas. C’est Lili. Ils l’ont internée. Faut que tu viennes tout de suite, fais pas le con, ramène-toi. »
Il a couru.
Il est venu.
Il est là.
Tout petit.
Tout minable.
Chaussé de ses Adidas miteuses, sous la fenêtre.
Avec les larmes qui montent.
La rage qui le bouffe.
Il n’est pas monté. Il ne montera pas.

Il tourne les talons, pour la dernière fois.

« Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s’effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants. »*

__
* Delphine de Vigan, Les heures souterraines.

PRIX

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Didier Poussin · il y a
Drôle de vie
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Volsi · il y a
Je descends au fil de la page, je lis et... oui c'est sûr... je vais tout lire...
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Déborah Locatelli · il y a
Merci...Merci..Merci. Ça me touche...
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Stéphane Sogsine · il y a
J'ai lu "Murmure" et j'ai voulu découvrir davantage votre univers.
Bravo

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Bill Schim · il y a
Pareille et maintenant je comprends mieux
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Déborah Locatelli · il y a
Merci d'avoir suivi Lili...
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Michel Castre · il y a
C'est ce reflet de Lili que je ne connaissais pas...
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François Duvernois · il y a
C'est avec beaucoup de retard que je découvre ce très beau texte. Un ton, du rythme, une écriture originale, une fin désespérée. Mon vote.
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Dominique Hilloulin · il y a
Bravo Déborah ! Aimeriez vous "Pont des Anges"? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/pont-des-anges
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Dominique.
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Utilisateur désactivé · il y a
Mon vote tardif : je découvre ce texte magnifique ce soir. J'aime votre écriture, Déborah.
Sur ma page mon poème-fable "le coq et l'oie" est en finale du prix été jusqu'au 20 !. Je vous invite ? Marie.

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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Marie. A bientôt
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Mirgar · il y a
J'ai laissé passer ce texte puissant et je le regrette. Faut-il trouver l'âme sœur pour être en symbiose et trouver le nirvana , aussi bien sexuel qu'intellectuel, pour être heureux?
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Mirgar...Le bonheur. ...une vaste question. ...Il est propre à chacun je crois.
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Francesca Fa · il y a
J'ai pensé à la chanson de Nilda Fernandez, Les sentiments forts, que Lili aurait aimée je crois. Très beau texte sans complaisance, la vie c'est comme ça souvent oui ...
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Déborah Locatelli · il y a
Trop souvent oui. ...Merci beaucoup Francesca, votre commentaire me touche. A bientôt.
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Rafistoleuse · il y a
Pas surprise du tout de retrouver ta plume en finale, j'ai envie de dire... Évidence.

Bravo !!

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Rafistoleuse · il y a
Bouh quelle idiote je ne suis pas à la page ça se voit, c'était la finale hiver, mais quand même, je pense tout ce que j'ai dit :)
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Rafi...
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