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L'île

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Gilles Croquant

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Le vieux loup de mer qui allait conduire le canot ne disait pas un mot, tirant sur un brule-gueule hors d’âge en brulant un tabac anglais à l’odeur enivrante. Il attendait que les deux Français, qui avaient loué son embarcation et ses services, aient fini de charger leurs affaires.
*
Le jeune homme avait le sourire, sa femme un peu moins. Il est vrai que l’agent immobilier, qui semblait empressé de vendre l’île leur avait flatté « une magnifique bergerie, très bien aménagée, vous n’aurez qu’à y poser vos bagages. Elle est entourée de pâturages assortis de quelques ruines typiques, et un phare, rendez-vous compte, avec de vastes bâtiments dont vous pourrez faire un bed & breakfast tout à fait convenable, puisque c’est votre projet, Madame. Et avec peu de travaux. Monsieur, vous trouverez ici l’inspiration pour écrire. Je vous le garantis. Une île, c’est l’endroit rêvé. Et il y a le haut débit ! Un vrai paradis. Pour le prix d’une villa ! »
L’agent immobilier avait bien évidemment omis un détail : l’île ne trouvait pas d’acquéreur parce qu’elle était hantée, disait la légende locale. Le couple d’acheteurs l’avait appris la veille en s’attardant au comptoir du pub qui faisait face à l’île. « Il faut être fou pour s’installer sur l’île » avait dit sentencieusement un vieil Écossais en agitant son verre de Whisky sous le nez de la jeune Française, effrayée.
- Il était saoul, dit le français.
- N’empêche, personne ne l’a contredit, répondit sa femme.
- Allez, on ne va pas croire à ces bêtises et au pire, si l’île est soi-disant hantée, ce sera ta meilleure pub ! Il y a des amateurs, tu sais, pour ce genre de fables.
*
En débarquant le couple chargé de vivres et de bagages sur l’île, le marin donna quelques conseils, connaissant bien les lieux : « Vous avez un quad à la bergerie pour y apporter vos affaires. Il y a aussi une chaloupe amarrée un peu plus loin. Mais le moteur est capricieux. » Puis avant de partir, il ajouta :
- Un dernier mot, méfiez-vous de la brume !
- Comment ça, la brume ? Regardez cette magnifique journée. Il fera aussi beau demain qu’aujourd’hui !
- Méfiez-vous de la brume...
Sur ces mots, le vieillard poussa son bateau à l’eau, démarra son moteur et partit plein gaz vers le rivage.
*
Cela faisait plus d’un mois que les Français occupaient l’île et les habitués du pub jetaient parfois un œil, de loin.
- Les petits Français ont l’air de bien se débrouiller, dit la patronne, essuyant ses verres.
- Je fais des traversées tous les jours avec mon canot pour leur livrer les provisions et les matériaux qu’ils commandent. Ils sont en pleins travaux, qu’ils m’ont dit, commenta le marin, pipe au bec. Ils comptent ouvrir leur bed & breakfast au printemps.
- S’ils sont encore de ce monde... C’était un vieux client, aux dents noirâtres et aux yeux rouges, assis tout au fond de la salle et guettant par la fenêtre.
- Tais-toi donc, tu vas leur porter malheur.
- Oh, pas moi ! Quelle idée que de s’installer sur l’île. On sait très bien ce que ça signifie.
- Qui sait, ils s’en sortiront peut-être ?
- Pas possible, l’île est maudite, et c’est tout. À leur place, je foutrais le camp. Allez, serre-moi un autre verre !
- Voilà, j’arrive.
*
Le marin veillait à faire sa traversée en tout début d’après-midi, veillant à ne pas sortir lorsque la brume arrivait et s’accrochait à l’île toute la nuit. Au fil des livraisons, il commença toutefois à s’inquiéter et en parla alors qu’il allait boire des bières :
- Ils ont pas l’air bien en forme : pâles, maigrichons...
- Bah, ce sont les travaux, suggéra la patronne, tout en lui servant une pinte.
- La brume est venue dit le vieil habitué, de sa place habituelle. Moi je ne passerais pas la nuit là-bas, je vous le dis. Il remit le nez dans son verre.
*
Un jour, alors que le marin faisait sa livraison, il se trouva face à la jeune Française, encore plus pâle que d’habitude, les yeux cernés. Cela faisait quelque temps qu’il ne l’avait pas vue. Elle lui dit que son mari semblait devenir fou. Il sortait tous les soirs de la bergerie avec une lanterne pour parcourir la lande, dans la brume. Lorsqu’il revenait au matin, sans avoir dormi et épuisé, si sa femme lui demandait des explications, il lui répondait invariablement : « ne t’inquiète pas, j’aime me balader dans la lande. C’est comme si elle m’appelait. »
« Ces derniers jours, il a pris une pioche, et il est rentré crotté de terre, toujours au matin. » Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait, il n’a pas voulu le dire et s’est mis dans une colère folle.
Le marin était plein de remords et pensait qu’il aurait dû ramener la Française, en tout cas d’insister. Il lui a proposé, mais elle a refusé. « Nous avons encore tellement de travail ».
*
Deux semaines plus tard, les commandes s’espaçant, c’est encore la femme qui vint prendre les colis. Elle faisait peur à voir. « Vous savez ce qu’il a fait, avec sa pioche ? » Comme le marin lui indiquait que non, elle lui expliqua qu’elle avait fait le tour de l’île, en douce, et qu’elle avait vu deux tombes fraichement creusées dans l’ancien cimetière. « Et je ne l’ai plus vu depuis deux jours ». J’ai si peur pour lui !
C’est pour elle que le marin avait peur et insistait à nouveau pour la ramener avec lui. « Et laisser mon mari ? ».
*
Après avoir bu une longue gorgée de bière, le marin dit :
- Elle n’a plus toute sa tête, la fille, je crois. Et j’aimerais bien voir le mari.
- La brume va les manger, ça devait arriver.
- Brume ou pas, moi je m’inquiète, dit le marin alors que toutes les têtes étaient tournées vers l’île, chacun observant du mieux qu’il le pouvait par les fenêtres, alors que la pluie redoublait et qu’une tempête agitait la mer.
- Vous devriez aller voir, les gars, dit la patronne.
- C’est sûr, oui, on ne peut pas les laisser dans ce désarroi, ajouta un client.
- Mais tu as vu le temps ? Je peux pas mettre mon canot à la mer. On se noierait. Et la nuit va tomber. La météo annonce que ça se calmera pendant la nuit. Allons-y à l’aube.
- OK, plusieurs hommes approuvèrent.
- Tu voudras bien nous ouvrir le pub à trois heures ? On boira un café et sitôt que la houle se calme, on y va. Prenez des lampes torches et des cirés.
*
À trois heures, quatre hommes entouraient le marin, au comptoir. Le vent commençait à faiblir.
- Allez, c’est pour bientôt, on va pouvoir traverser.
- Hé, regardez !
- Quoi ?
- Le phare !
- Ben quoi, le phare ?
- Il est allumé.
Cela faisait des années que plus personne n’avait allumé le phare.
- Il ne faut plus trainer, allons-y, dit le marin. Houle ou pas, il faudra passer. Et pourvu que l’on arrive à temps !
Cinq minutes plus tard, le canot était à la mer et voguait vers l’île. Il faisait encore nuit et l’un des Écossais tenait une lampe tempête à l’avant de l’embarcation.
*
Lorsque les Écossais arrivèrent au phare, toujours allumé, la première chose qu’ils virent fut le corps du jeune homme pendu à la rambarde de l’escalier montant en spirale. Ils le détachèrent aussitôt, mais il était trop tard. Les hommes se précipitèrent alors dans l’escalier et découvrirent la porte conduisant au parapet, défoncée à coup de pioche. Ils appelèrent la femme, sans succès. Avec un pressentiment, l’un d’eux se pencha et observa le sol au pied du phare, avec sa puissante lampe torche. Il y vit un corps étendu et déformé, sur des rochers.
*
L’inspecteur qui prenait un café, pour se réchauffer après constatation des faits, lisait rapidement le livre laissé par le français et griffonné de notes de plus en plus imprécises. Il lisait le français. Le texte parlait de formes dans la lande qui appelaient, prenaient possession de l’esprit. Alors qu’il expliquait cela à mi-voix à son adjoint, le policier conclut par : « Un cas de schizophrénie, assurément. »
Au fond du pub, un vieil homme à l’oreille encore fine avait entendu l’inspecteur et l’on put clairement entendre : « schizophrénie mon cul ! La brume, oui. »
*
Les deux Français furent enterrés sur l’île, dans les tombes creusées par le mari.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un récit fantastique en forme de vieille légende qu'on se raconte dans les pubs écossais...
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Gilles Croquant · il y a
Oui, il y a de cela, j'espère.
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Zouzou · il y a
...j'aime bien les frissons ! +5
dans le même prix : " Ensuquée " , si vous aimez...

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Gilles Croquant · il y a
Merci !
Je vais lire votre texte.

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Mab · il y a
Inquiétant et bien écrit . mes votes ; J'ai " Vinyles rencontre " en lecture
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Gilles Croquant · il y a
Merci
Je vais lire Vinyles rencontre

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Cricri · il y a
Super ! Merci pour ce moment de frayeur !
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Gilles Croquant · il y a
Avec plaisir, Cricri !
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Maour · il y a
Bon courage pour le prix, je vous soutiens! Si vous avez 5 minutes, passez donc me lire, je participe aussi :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Gilles Croquant · il y a
Merci pour vos encouragements.
Je vais lire votre texte.

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Dolotarasse · il y a
Cela donne les chocottes tout de même ;-).
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Gilles Croquant · il y a
Un peu. Désolé, ce n'est pas dans mes habitudes ;-)
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Manu · il y a
Point de vue intéressant, on ne vit pas l'histoire du point de vue du couple mais du marin qui se charge de leur apporter des vivres et du matériel, ce qui rend le récit elliptique et d'autant plus inquiétant. Il y a du Maupassant et du Poe dans ce récit ! Mes voix !
Et, si l'envie vous prend d'un autre voyage dans la brume, voici ma nouvelle :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles

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Gilles Croquant · il y a
Merci pour ce commentaire et cette analyse. effectivement, je voulais écrire l'histoire vue "de loin".
Je vais lire votre texte.

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Yves-comptable · il y a
Le pire, c'est que l'histoire est vraie. Ils en ont parlé dans le poste.
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Gilles Croquant · il y a
Il y a effectivement quelques éléments de décors inspirés par le réel.
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Merlin28 · il y a
Il y a des lieux qu'il vaut mieux éviter...
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Gilles Croquant · il y a
Parfois, oui !
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