Libres errances : une perruche sous la neige

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Il neige sur Bruxelles. Blanc sur du gris dans le noir. J'erre dans les rues désertes. Il n'est cependant que vingt heures, mais ici le temps glisse des cadrans. Les pendules gèlent. Nulle sève ne les ranime au printemps. Ces perspectives vides ne sont qu'à un jet de pierre de la bouillante gare du Midi, oasis artificielle. J'entends les Thalys gémir sous la morsure de leurs freins comme s'ils répugnaient à s'y arrêter. Les wagons dégurgitent la pitance des Commissions. Vomissent aussi, çà et là, des bus venus de partout et des covoiturages arrivant de nulle part. Ce dégueulis de voyageurs ne se répand pas dans les alentours. Il est proprement évacué. Des ombres furtives se chamaillent les taxis, d'autres plus hardies s'engouffrent avec une fausse aisance dans le métro. La rue sale n'est pas souillée. Seul le tram fend la blanche de ses rails et exhibe dans sa lumière crue son lot de femmes lasses comme piètre sérail. Et des hommes aux paupières affalées pris pour du bétail. Autre détail, sur le pavé, seuls un ou deux cyclistes pédalent. À leurs côtés, une poignée de piétons, là par nécessité.
Pourtant la cité bruisse, comme envahie des cris de mille pucelles. Nullement effarouchée, l'inattendue gaillarde de la famille des psittacidés, la perruche à collier, ponctue de vert les branches enneigées des chênes devenus pistachiers. Des arbres dans lesquels aucun autre oiseau ne vient se percher.
Il n'est pas révolu ici le temps des colonies. Dans Bruxelles, chacun trouve une niche. Sous la couche de ouate, l’apartheid honni a refait son nid ! Bruxelles fait la part belle au déni. Chacun chez soi et chaque coin ses émois. Dans le branchage des rues de la gare à Lemonnier, je suis niais comme un moineau égaré chez les Psittacula krameri. Les regards qui fusent au-dessus des barbes m'indiquent que je me suis trompé de perchoir. Avertissement d'autant plus noir que des voiles filtrent d'audacieux yeux aguichants. Je suis là en cage d'Islam. Incongru, tel un choucas des croix qui déboule chez les tourterelles d'Istanbul.
Bruxelles est maboule, Bruxelles a cent visages. Bruxelles a connu cent virages. Bruxelles est sans rivetages. Berceau de l'Europe qui dort dans de beaux langes, orphelinat d'un monde qui dort dans la fange. D'autres volatiles errants y ont fait leur introduction. Congolais, Marocains, Turcs, Brésiliens, Somaliens, ont chacun leurs bosquets. Car Bruxelles n'intègre pas. Elle concède. Bruxelles aux cent territoires, Bruxelles aux sans-papiers, Bruxelles aux sens désordonnés, Bruxelles aux sangs délimités.

L'angoisse me prend soudain aux tripes. Ce voyage insensé dans cette cité, sa glauque opacité. Ces tuiles et ces poutres de béton, de verre et d'acier saupoudrées. Ces Flamands qui nient le français. Ces Européens qui ne « speakent » qu'en anglais. Cette franco-faune dans sa gloire perdue engoncée. Ces grues qui me guettent comme des hérons. Bruxelles, ta folie m'envahit, je me sens goujat, je me sens goujon. Chaque flocon qui tombe est une pincée de déraison. Vite, un asile. Vite, une maison. Je cabote alors de bistrots en troquets. Je pêche aux bars des mots venus de plein d'ailleurs. Je m'emplis des mots des conteurs du Matongé comme avec les maux déments des derniers Katangais. La sueur des griots me rend complètement dingue, la saveur de griotte m'emporte au bord de la Kriek de nerfs.
Ma belle, je suis saoul, je suis sous ta tour de Babel. « Güle güle ! » me crie-t-on à Saint-Josse, « A rvey ! » me glisse une Namur de fille blonde à sa porte, « Tokomonana ! », « Kwa heri ! » se rient les gars noirs du même palier, « Tot ziens ! » me salue-t-on vers Sainte-Catherine. « Ma'as-salama ! » me dit-on alors à l'approche du Jeu de Balle où ma Belle m'attend à l'hôtel.
Mais arrivé au Galia, je fuis les trésors enfouis sous sa robe. Je délaisse la place pleine de brols. Dans les cafés des Marolles, je cours, je m'enfuis, je me dérobe. Là, des sexagénaires en blouson de cuir écoutent Arno chanter les dessous de ses aisselles. Et eux qui n'ont pas de Lola sur les bras, dans le brouhaha de la vaisselle et le tohu-bohu des casseroles, pleurent sur tous les vieux rock and rolls. Je bois avec eux des milliers de larmes de genièvre.
Je suis ivre, je suis givré. À La Clef d'Or, le garçon de service m'a délivré des pistolets chargés à l'américaine, avant de me foutre dehors. Ainsi armé, je me veux me « colter » aux forces de l'ordre et braquer le Palais de Justice. Mais à la sortie de l’ascenseur, il y a Francis le Belge, passé à la police, qui me menace, Uzi au poing. Alors sur la rambarde de Poelaert, je prends mon envol. Je me jette dans le vide. Folon, furieux que je viole son espace aérien, me prend en chasse dans un piqué digne d'un Stuka. Mais le Manneken-Pis, avec son appendice en guise de mitrailleuse, le plombe comme une bécasse à la croule. Sous cette pluie, qui macule le blanc manteau de piécettes dorées, une gueuse ivre railleuse m'exhibe ses cuisses sous son collant qu'elle déroule. Tel Ulysse, je veux connaître le chant de la moule que l'on cuisine avant qu'elle ne trépasse aux aveux. Attaché au parvis de Sainte-Gudule, je hurle ma faim insatiable de ce mollusque de bouchot accompagné de frites jaunasses dans une odyssée peuplée de sirènes blondasses comme Fabiola et de rombières tiédasses tirées sous pression.
Les flics m'embarquent dans leur panier à salaces pour outrage à la Couronne. Ils téléphonent à ma Belle. On me libère sur parole, moi qui pourtant ne fais qu'écrire. Côte à côte, dans un ultime estaminet, il y a ma Belle qui avale sa Duvel et moi qui sirote ma Westmalle.

Bruxelles, tu m'as trop fait de mal. Tu as atrophié le mâle de ma Belle. J'étais son Atomium, j'ai perdu la face. Bruxelles tu m'effaces, Bruxelles tu m'effraies. Le givre qui tombe encore étouffe mes traces. Bruxelles sous ses pétales d'ivoire m'écrase comme une pierre tombale. Je reste assis sur un banc comme un amant transi d'effroi. Il neige encore sur Bruxelles alors que pointe l'aube.


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michel jarrié · il y a
Envolée surréaliste où chaque mot, chaque phrase, cachent une métaphore. Fantastique ! A défaut d'avoir été là en direct, je rejoins votre ''écurie au galop.
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Elena Hristova · il y a
vos mots sonnent comme des coups de tonnerres qui à mon avis peuvent même déclencher des tremblements de terre. (affaire à suivre)
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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Christine Śmiejkowski · il y a
Très beau texte sur Bruxelles
Signé une Liégeoise

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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
vivant, coloré, magnifique :-)
superbe ode à bruxelles :-)
(pour brel il neigeait sur liège, pour vous c'est sur bruxelles)

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Zutalor! · il y a
J'aime aussi. Énormément... Et en plus, ça me donne une idée complètement "neuve" de la ville... J'y suis allé cinq ou six fois, répartis sur une dizaine d'années...
J'adore le côté multi-poétique d'Arno - sa mère qui sait que ses pieds... puent, il n'y a que lui pour dire un truc pareil... Sous toutes réserves - mais connais-tu la chanson de Bénabar ?... Je te la poste sans problème si c'est non...
En tout cas, bravo et merci pour le plaisir...

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Michel Chansiaux · il y a
Merci d'être passée par là Fred
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Fred Panassac · il y a
Chapeau, l'artiste !
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Joelle Teillet · il y a
Belle plume
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Michel Chansiaux · il y a
merci je viens seulement de m’apercevoir du compliment !
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Hugo · il y a
Je reconnais bien là Bruxelles, une ville si hors du temps ! On voit que tu as aimé cette ville ..
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Michel Chansiaux · il y a
merci je viens seulement de m’apercevoir de ce compliment !

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