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Liberty Valence

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PommeGaunt

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Lorsque le film se termine, les spectateurs se lèvent, un peu assoupis ; ils ramassent leurs manteaux, parlent à voix basse mais avec entrain, pour prolonger un peu le mystère. Il y en a qui ont filé avant que le générique ne commence, ou qui n’ont pas enlevé leur manteau. D’autres parlent fort, clament leur critique plus ou moins violente. Mais une chose est certaine : une fois la séance finie, les spectateurs en sortent affectés. Quelque chose de plus ou moins important vient de se produire dans leur vie, et Étienne observe leur émoi.
Étienne travaille dans l’ombre. De sa cabine, c’est lui qui projette le film et s’assure de la qualité du spectacle. Il faut porter attention à chaque détail, veiller à la qualité du son - et bien sûr, repérer les cercles noirs qui annoncent les changements de bobine. Étienne saisit alors la suivante, l’insère dans le projecteur, cale la pellicule sur le circuit et le lance, en quelques secondes. Le film continue, les spectateurs ne s’aperçoivent de rien.
L’écran blanc a supporté des films d’aventures, des drames, des comédies romantiques... Au début, Étienne aimait tout ce qui le divertissait ; mais au fil du temps, il est devenu pointilleux ; il repère une mise en scène bancale, un décor grossièrement réalisé. Il juge le film avec la distance qui lui fait reconnaître une copie trop saturée ou s’apercevoir que le son était déséquilibré. Mais il lui arrive parfois de rire aux éclats dans sa cabine, ou d’avoir une boule au ventre. En rallumant les lumières, il essuie une larme.
Au Marey, on projette les films sur pellicule, et Étienne en est fier. Lorsqu’il entre dans sa salle pour la séance de 10h, il aime le silence qui y règne, l’odeur de poussière, les bruits de pas étouffés par la moquette rouge. Cette atmosphère religieuse sera bientôt interrompue par le claquement régulier du projecteur qui diffuse les images à toute vitesse, le bruit sourd qu’il fait quand on l’allume. Étienne contemple et réalise ce spectacle éphémère, qui flotte dans l’air jusqu’à l’écran blanc. Le projectionniste est le maître des lumières, mais il connaît aussi ces zones d’ombres, ces « trous » provoqués par l’obturateur, ces plans vides où la magie opère. Ils sont responsables de l’illusion du mouvement, et s’il ne peut pas les voir, Étienne les reconnaît dans chaque tressaillement de l’image. Ces ombres sont aussi celles de l’écran, elles découpent le cadre et l’organisent. Ombre et lumière s’affrontent jour après jour sur l’écran blanc, pour produire du temps, un sens, une émotion.

Mais le théâtre d’ombres d’ Étienne fut perturbé. Un matin, il ne trouva pas son habituelle toile blanche encadrée de rideaux. Les rideaux avaient été enlevés, et à la place de la toile trônait un écran plus grand, blanc lui aussi, monstrueux.
On en parlait depuis des mois : le Marey allait passer au numérique. Étienne avait tout fait pour retarder l’échéance, mais il se retrouvait face à son échec. Il resta planté devant les bras ballants. Qu’allait-il faire de cet écran... ?
Une jeune femme entra par une porte de service, et vint à sa rencontre.
- Helen Martin, dit-elle en lui serrant la main. Je vais vous présenter l’écran numérique.
Ils montèrent à la cabine. A l’intérieur, le chaos était pire que dans la salle. Le projecteur avait été poussé dans un coin, avec les énormes bobines qui s’entassaient en désordre. Sur le bureau, un ordinateur avait été déposé. Accompagné de son clavier et de son tapis de souris, il ressemblait à un de ces éléments pittoresques que les réalisateurs maladroits placent dans leur décors pour leur donner l’air plus moderne, mais qui font simplement tâche. Étienne contempla ce spectacle déplorable. Sa console pour gérer le son et les lumières était désormais inutile, l’ordinateur seul pouvait gérer l’ensemble de la salle.
Helen lui expliqua le fonctionnement de la projection numérique : les films sont envoyés par fichier virtuel, on les lance, puis ils se déroulent tous seuls. Elle lui expliqua que l’image était faite de milliers de pixels colorés et que de plus en plus, les films étaient tournés avec cette technique - la lumière provoquait un signal électrique, codé en une couleur virtuelle. Grâce à cela, un film pouvait être reproduit à l’infini et sans risquer de tomber sur des copies infidèles. Le réalisateur avait presque le contrôle sur tout.
- Je dois y aller, dit-elle enfin. Si vous avez un problème, je suis la nouvelle projectionniste de la salle 3.
Elle laissa Étienne seul avec son ordinateur, son écran géant, et aucune idée de ce qu’il devait faire pour la séance de dix heures.

Il s’habitua vite à l’écran numérique. Il recevait les films, les triait dans différents dossiers, les faisait glisser dans son logiciel, lançait le film, éteignait les lumières. Il pouvait regarder les films presque en entier. Il s’ennuyait. Il allait voir Helen à la pose de midi pour lui demander des conseils techniques, mais aussi son avis sur le film qu’elle avait projeté en salle 3. Il pouvait admirer son sourire et la façon dont elle remettait ses cheveux derrière son oreille, il arrivait juste à l’instant où commençait la séance, puisqu’il n’avait qu’à appuyer sur “Play”.
Mais quelque chose lui manquait. Un soir qu’il rangeait ses affaires, après la fin de la dernière séance, il y songeait vaguement, dans la salle éteinte et silencieuse - quand il entendit un bruit familier.
L’écran blanc s’alluma tout à coup, avec le bruit sourd du projecteur qui s’allume. Étienne entendit le roulement de la pellicule, et des images en noir et blanc apparurent sur son écran numérique. C’était le dernier film qu’il avait projeté, pris en plein milieu – L’homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, au moment où Liberty (Lee Marvin) jette le steak de Tom Doniphon (John Wayne) et Ransom Stoddart (James Stewart) fait des allées et venues entre les deux hommes, paniqué, pour finalement ramasser le steak. La scène suivante enchaîna, quand les images se détachèrent de l’écran, longèrent les murs. Les personnages suivaient encore leurs lignes de dialogue, mais ils sortirent cadre, montèrent les marches. Ils étaient comme des êtres de lumière qui se projetaient où qu’ils pouvaient, leurs grandes ombres noires se découpant derrière eux.
Étienne recula, affolé. Le projecteur faisait un brouhaha terrible, comme s’il avait du mal à suivre. Les dialogues continuaient inlassablement, à mesure que les personnages se déplaçaient dans la pièce. Les formes fantomatiques avaient quelque chose de réel, mais leurs voix, diffusées dans les haut-parleurs, étaient légèrement décalées par rapport au mouvement de leurs lèvres.
Il percuta le projecteur. Les ombres étaient maintenant face à lui, Liberty Valence s’approchait, riant, brandissant son pistolet, alors que James Stewart était derrière, boitant, tenant son pistolet dans la main gauche. Bientôt allaient arriver les deux coups fatals, celui de James Stewart qui n’est qu’un leurre, alors que son ami Tom Doniphon, se tenant dans l’ombre, lançait celui qui tua Liberty Valance. Le tir retentit, amplifié d’un “Bang” dans les enceintes, et la balle traversa Étienne avant d’atteindre Lee Marvin. Une vive douleur enflamma tout à coup son thorax - il s’écroula.

- Étienne ? Bon Dieu, Étienne, répondez !
Étienne ouvrit les yeux. Helen le secouait, entourée d’autres membres du personnel - mais il ne voyait qu’elle, comme si la mise au point ne s’était pas faite sur les autres. Elle avait une tête différente, le regard plus doux... C’était Hallie, la femme de Stoddard !
- Ha... Hallie ? fit Étienne.
Helen (Vera Miles) le regarda en plissant les yeux.
- Ça va ?
Il essaya de se relever. Il se mordit la joue pour ne pas crier de douleur.
- Allongez-le sur les sièges, dit Helen.
Étienne jeta un regard en biais à son projecteur. La pellicule s’amoncelait sur le dessus, les roues se détachaient, le pied était cassé. Quand Étienne fut placé sur les sièges du cinéma, ceux-ci sentaient encore le steak, la vodka et la poudre fraîche.

PRIX

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Yves Le Gouelan · il y a
Après les dessins animés, les ombres animés, quand vie et cinéma se mêlent, plutôt réussi, j'entends encore le cliquetis des bobines quand elles tournent.
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PommeGaunt · il y a
Merci beaucoup !
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Jean-claude Jayet · il y a
oui je vote avec plaisir pour votre texte jc JAYET MOLOCH la guerre civile Espagnole concours les Ombres
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PommeGaunt · il y a
D'accord ! Merci en tout cas !
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Jean-claude Jayet · il y a
Remerciements pour vos voix sur la Guerre civile Espagnole.
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Ginette Vijaya · il y a
Une dernière séance qui est aussi trépidante que le dernier film projeté !
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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PommeGaunt · il y a
Merci ! J'irai voir dès que possible. Bonne journée !
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Dranem · il y a
J'aime beaucoup cette nouvelle pour avoir été projectionniste dans une vie antérieure ; Vous avez toutes mes voix pour cette " dernière séance " ! mon invitation à lire l'Ogre , une nouvelle en lice pour le GP d'hiver https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1 et peut être une Ballade d'automne :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ballade-dautomne
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PommeGaunt · il y a
Ah oui ? :) Merci beaucoup ! J'irai voir ça dès que possible !
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