Liberté conditionnelle

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Extrait bibliographie : - Intuitine, Éditions Le Manuscrit, finaliste du Prix du premier Roman en Ligne, - Madrigal, Éditions Assyelle, - Le Dernier Souffle du Monarque, ÉLP Editeur, - Une  [+]

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Lorsque j'émergeai de ma torpeur, je constatai que la porte était restée ouverte.
Trop beau pour être honnête !
Elle n'était pas restée entrouverte, ni mal fermée à clé... Non ! Elle était bel et bien restée grande ouverte. L'opération avait dû se dérouler pendant mon sommeil. J'avais beau avoir le sommeil léger, je n'avais rien perçu : ni la clé qui grince dans le verrou mal huilé, ni le courant d'air nocturne, même subtil, qui en avait certainement profité pour s'engouffrer, encore moins la présence forcément hostile de l'auteur de cette manœuvre.
Que croyaient-ils ? Que j'allais me précipiter au-dehors ? Que j'allais céder au chant des sirènes ? Non, ils pouvaient toujours aller se faire voir ! L'histoire du prisonnier qu'on laisse fuir pour mieux l'abattre dans le dos, je l'avais trop vu au cinéma. À d'autres !
Et puis, je voulais bien mourir pour mes idées, mais mourir utilement, pas comme ça, bêtement, dans l'anonymat d'une échappée belle.
Je demeurai assis en arrêt sur le bord de ma couche, le regard verrouillé sur l'entrebâillement iconoclaste. Le silence était pesant, assourdissant. Un peu comme si toutes les cellules avaient été vidées, comme si les geôliers s'étaient évanouis dans la nature. La prison s'était tue, elle qui ne se taisait jamais. Le bruit de fond entêtant, obsédant, mais auquel j'avais fini, comme tous les autres, par m'habituer, ce bourdonnement permanent, métallique s'était dissipé. Les « autres », mes congénères taulards, avaient dû tomber dans le piège et se barrer dans la nuit. Si ça se trouve, ils étaient déjà tous morts.
En un éclair, je compris : en faisant croire à une vague de mutineries, le gouvernement autocratique fraîchement élu avait décidé de purger les prisons françaises par une exécution de masse ! Les gardiens devaient être en train d'enterrer ou de brûler les corps dans les bois attenants. Trop occupés à leur sale besogne, ils ne s'étaient même pas rendu compte qu'il en manquait un à l'appel. Ainsi, j'étais peut-être, sans doute, le seul rescapé de ces massacres. L'unique survivant du quartier de haute sécurité.
Mais tôt ou tard, ils allaient revenir, faire le tour des cachots, recenser, contrôler, valider... Avec minutie et empressement, pour mieux rendre compte au nouveau ministre de la terreur. Le moindre manquement serait sévèrement réprimé. Les gardiens négligents iraient pourrir dans les camps récemment créés pour les récalcitrants et les incompétents. Aussi déploieraient-ils un zèle inédit pour vérifier qu'aucun rescapé n'était à déplorer ! Si je demeurais ici, passif et attentiste, je n'avais aucune chance d'en réchapper. Il me fallait à tout prix forcer mon destin, tenter le tout pour le tout !
Je pris mon courage à deux mains et jetai un œil dans l'étroit corridor. La voie semblait libre. Pieds nus, je me faufilai le long du grand mur et parcourus le cœur battant les deux cents mètres d'enfilade qui me séparaient du bout du couloir. Ce que je constatai confirma mon hypothèse : toutes les cellules étaient vides, les portes grandes ouvertes. Il n'y avait plus âme qui vive dans l'établissement. Je descendis quatre à quatre les escaliers des trois étages qui menaient au rez-de-chaussée. En bas, toutes les portes étaient restées ouvertes. Les systèmes de vidéosurveillance me parurent désactivés, les sas de contrôle inopérants, les dispositifs de reconnaissance faciale déconnectés. Je ne croisai personne. Je franchis, non sans une certaine appréhension, le grand portail blindé qui marquait la frontière avec le monde libre. J'étais à la merci d'un tireur embusqué, d'un gardien resté en faction pour abattre celui qui aurait pu passer entre les mailles du filet. Rien qu'à cette pensée, des frissons glacés me parcoururent l'échine. De temps à autre, je fermai les yeux, pour me préparer au pire, à l'imminence d'un coup de feu fatal.
Il me fallait à présent traverser le bois avant d'espérer retrouver la civilisation. J'imaginai le bois jonché des cadavres de mes compères de cellule. Je m'y enfonçai sans atermoiement. Mais le bois était sans vie et sans cadavres. Mes compagnons de lutte avaient dû être transportés ailleurs, incinérés en toute discrétion ou jetés dans le fleuve qui traversait la ville. À l'orée du bois, à travers les branchages touffus, j'aperçus enfin la cité.
Libre ! J'étais libre !
Les rues de la ville de banlieue, habituellement grouillantes, étaient désertes, les rideaux des commerces baissés, les terrasses des cafés abandonnées.
Je progressai à travers les artères vides, regardant de tous côtés, espérant croiser âme qui vive. Rien ni personne nulle part !
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à ressentir les premières brûlures des radiations.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un récit haletant bien mené ♫

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