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Qualifié

Ça y est, on y va. On roule dans une brume fade qui mouille le pare-brise. Dans un jour d’hiver pressé d’être au soir. Et lui, il bouillonne de joie. De gratitude. Parce que je l’emmène voir cette fameuse, cette vieille histoire. Qui doit être une dame maintenant.
Il en parle depuis longtemps de cette fille qu’il a déterrée de ses souvenirs. Il l’a enfournée dans sa mémoire, il y a quinze ans. Les quinze années qu’il vient de passer en prison. Pour pas grand-chose, des vols à main armée d’un pistolet en plastique. Des récidives de récidives.
Mais pendant que le temps tissait la vie des autres, lui avait débrayé la sienne. Il était replié dans sa cellule, avec ses reliques périmées.
Maintenant, il a cinquante ans, et ne reconnaît rien. Ça l’énerve. Sa tête est déchaînée. Avec tous ces calmants, il est comme un chien enragé qu’on essaye d’assommer.
« Oh tu sais, elle casse pas trois pattes à un canard ! ». Voilà ce qu’il en dit. C’est pas vraiment un amour ça. Mais ça ne fait rien. Il faut qu’il se trouve des amis, une maison, des habitudes, un chat, tout ce qui fait une vie. Alors il a misé sur cette fille qu’il auréole de bons souvenirs. Et on roule vers elle, dans ces champs vacants, ces nuages rampants. Jusqu’à ce croisement de brouillards où quelques maisons se serrent.
Comment sait-il qu’elle habite là ? Il est sûr de lui. Il jaillit de la voiture et va sonner, frapper à la maison retapée morose. Personne ! Il appelle. S’agite chez les voisins planqués. Dans la rue qui s’allonge toute seule entre les façades, des regards nous suivent. Il m’entraîne chez le maire. Qui nous soupçonne, puis nous assure qu’elle ne devrait pas tarder.
Alors on attend. On marche jusqu’aux néons d’un café qui ferme. Jusqu’à sa maison terne. La nuit commence à s’entasser quand arrivent les phares d’une voiture lente. Il sait que c’est elle.
Elle sait que c’est lui. La portière s’ouvre sur une dame abîmée, fatiguée de tristesse, une vieille dame épaissie qui fait semblant de ne pas le voir, lui et son beau visage de star. Un mari l’accompagne. Elle baisse la tête sans un mot, tandis qu’il s’avance vers elle en ouvrant les bras. « Tu me reconnais ? » Elle s’obstine méchamment. Il insiste joyeusement. Il soulève sans doute la poussière des mauvais jours. Ceux qu’elle s’épuise à enterrer. Elle le repousse de paroles désastreuses. Le mari nous surveille. Puis tout à coup, nous menace.
Alors, bien sûr, on les laisse. Là sur le trottoir. Ils doivent rentrer leurs provisions. On doit reprendre la route à l’envers. C’est pas grave, juste un bout de rêve qui s’effondre. Il pleure un peu quand même, mais très peu. Plus tard, il apprendra qu’elle a porté plainte.

PRIX

Image de Eté 2016
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Nadine Gazonneau · il y a
Beaucoup d'émotion à travers vos mots. J'aime et je vote; Tilee auteur de "transparence catégorie poésie.
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Yves Le Gouelan · il y a
On y pense pas souvent à ces libérations-là. De l'émotion.
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Denis Lepine · il y a
beau texte émouvant, des réactions que l'on comprend, que l'on ne comprend pas, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Jean Calbrix · il y a
Une petite promenade vers l'espoir joliment contée et le retour de bâton en pleine poire ! Bravo,Isa ! Vous avez mon vote.
J'ai une pie coquine en finale printemps qui pourrait ne pas vous déplaire, ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pie-5

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Keith Simmonds · il y a
Une tranche de vie bien sombre, émouvante, triste et brutale! Mon vote! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste qu’un jour avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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PatDeb · il y a
Terrible histoire... On a de l'empathie pour le personnage principal...
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Cajocle · il y a
Just'un, p'tit bonjour... C'est sympa un p'tit bonjour...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Des jours passés sans doute très sombres que dans son isolement il a peu à peu idéalisés au point de rêver d'ancrer son retour à la vie civile autour de cette ancienne conquête. Retour à la réalité brutal mais peut-être salutaire. Souhaitons qu'il n'ait pas d'ennuis supplémentaires!
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Joëlle Brethes · il y a
Quinze ans d'attente fiévreuse et... des espoirs, des rêves qui volent en éclats : quel triste retour !
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Virginie Colpart · il y a
Court, tranchant, de l'espoir, de la joie, de la déception, la vie quoi, bien racontée. Bravo.
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