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Lianes

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Frédéric Nox

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« Un jour, qui sait, la nature se vengera. »
En secret, il m’arrivait de formuler cette prophétie quand j’entendais au loin le son pétaradant et continu des tronçonneuses. Au bout de quelques minutes, on voyait chuter des arbres immenses dans le fracas de leurs ramures brisées, puis les bulldozers se mettaient en ordre de bataille pour achever l’ouvrage. Bien sûr, j’avais plus ou moins conscience du préjudice que nous faisions subir à la biodiversité ; les associations écologistes ne manquaient pas de nous le rappeler. Mais avait-on le choix ? Sur le territoire immense qu’offrait la forêt amazonienne, il fallait libérer des espaces pour la culture du soja, l’élevage de millions de bovins, la construction d’autoroutes. Nous étions pris dans la folle spirale de la croissance et du profit. L’humanité avait faim.

Je vivais depuis quarante ans au Brésil où j’étais devenu une sorte de sommité en matière de déforestation. Sous mes ordres, une équipe de cent cinquante personnes environ œuvrait sans relâche, ratissant tous les mois des dizaines d’hectares de jungle. Jusqu’au moment où je m’aperçus, un peu éreinté mais considérablement enrichi, que le temps de la retraite était venu.
Me prit alors l’envie de renouer avec mes racines françaises dont je m’étais quelque peu éloigné, et dans cette perspective, je me mis en quête d’un bien à acheter, une propriété où ma femme et moi pourrions recevoir nos enfants et petits-enfants, si toutefois leur venait l’idée de passer des vacances avec nous. Sur Internet, je trouvai le lieu de mes rêves : une superbe bâtisse édifiée en 1802 au cœur du Périgord noir. Construite sur deux niveaux, cette maison de charme offrait l’espace exact qu’il nous fallait. Par ailleurs, elle venait d’être rénovée avec un goût indéniable et tout le confort moderne.
Mon coup de foudre était tel que j’engageai aussitôt des démarches à distance par notaires interposés. Quelques semaines plus tard, fébrile, je fis le voyage pour finaliser l’acquisition, laissant mon épouse à Manaus, retenue par ses obligations professionnelles.

A peine devenu propriétaire, trousseau de clés en poche, je pris la direction de ma nouvelle maison qui m’avait été vendue meublée. Je garai ma voiture de location dans le jardin et avant de gagner l’intérieur de la demeure, j’eus envie d’en faire tranquillement le tour à pied. A cette occasion, je m’aperçus un peu surpris que du lierre envahissait l’ensemble des murs au point de rendre la pierre presque invisible ; par endroits, des ramifications atteignaient la toiture. Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué lors de mes récentes visites ? J’aurais dû m’alarmer d’une telle prolifération. Profitant des derniers rayons de soleil, je me mis à la recherche d’une échelle afin d’arracher les lianes les plus invasives. Bien qu’accrochés aux parois avec une force surprenante, des rameaux furent dégagés sur plusieurs mètres carrés.

Dès le lendemain, je me rendis à Sarlat, la ville la plus proche, pour y faire quelques courses et me renseigner sur la façon de maîtriser au mieux l’expansion de cette végétation. En réalité, je ne souhaitais pas qu’elle habille l’ensemble de l’édifice. La voir s’épanouir avec retenue sur la façade principale me suffisait amplement. Muni d’un fragment de liane que j’avais coupé, je poussai la porte d’une jardinerie un peu désuète. L’individu qui me reçut resta un long moment perplexe à examiner le feuillage, puis il disparut du comptoir pour revenir avec un ouvrage qu’il me mit sous le nez. J’y vis la photo d’un d’arbre colossal, étouffé par cette variété grimpante. L’homme me glissa d’un ton docte : « Monsieur, ce que vous prenez pour du lierre est en fait une espèce endémique assez rare. On la trouve parfois dans les forêts primaires. Vous aurez grand mal à la dominer. Tâchez plutôt de vous en débarrasser au profit d’une plante plus facile d’entretien. »
Troublé par les révélations du botaniste, je pris le chemin du retour.
Alors que je m’engageais avec l’auto sur le sentier conduisant vers la maison, sans pouvoir l’expliquer, je fus pris tout à coup d’un grand sentiment de malaise ; une charge insupportable m’oppressait au point de me couper le souffle. Parvenu à destination, j’allais franchir le seuil de la demeure pour m’y reposer quand, sans réfléchir, je levai les yeux vers la façade. Ce que je vis me glaça. Les lianes coupées la veille avaient déjà repoussé avec une vigueur décuplée. Une fièvre coléreuse m’emporta alors et pourvu d’une pioche, je décidai de suivre les conseils du botaniste : je déracinerai et brûlerai l’une après l’autre ces occupantes indésirables qui, de toute évidence, me défiaient.
Après trois heures de travail ininterrompu, je n’étais arrivé à rien. Comme un forcené, j’avais creusé, creusé, creusé, mais les souches se montraient profondes, singulièrement résistantes. Quand je sentis l’air fraîchir et que je vis le jour décliner, je jugeai préférable d’abandonner mes tranchées pour rejoindre l’intérieur du logis. J’y fis un repas rapide après quoi je m’avachis sur un fauteuil où, terrassé par une fatigue anormale, je m’endormis devant un programme télévisé.

Dans une obscurité totale, je repris conscience. Hagard et désorienté, je dus me diriger à tâtons vers l’interrupteur le plus proche afin d’illuminer la pièce, mais rien ne se produisit et la probabilité d’une panne électrique s’imposa naturellement dans mon esprit. Dans la cuisine, je mis la main sur une boîte d’allumettes avec laquelle j’enflammai un morceau de bougie laissé par les anciens occupants. Des lambeaux de lumière éclairèrent aussitôt la salle contre les murs de laquelle de grandes ombres fantomatiques apparurent. Sur la table, je trouvai ma montre qui indiquait huit heures du matin. Comment était-ce possible ? N’ayant pas le souvenir d’avoir fermé les volets, cette absence de clarté était incompréhensible. Chandelle à la main, je gagnai le vestibule, ouvris avec difficulté la porte d’entrée et ne pus retenir un cri d’effroi devant ma découverte : un extraordinaire enchevêtrement de lianes avait occulté le passage sur toute sa hauteur, le rendant parfaitement étanche et infranchissable. Les tiges étaient devenues épaisses, hideuses, figées dans des enroulements de gros serpents repus. Aux abois, je courus vers les fenêtres ; elles étaient toutes obstruées, envahies de la même façon. J’avais enfin l’explication de ces ténèbres. Armé de couteaux de cuisine, je résolus d’attaquer sans attendre ce rempart végétal qui devait recouvrir l’ensemble de l’habitation. Les résultats étaient pitoyables. Toutes les lames se brisaient et dans ma hâte, je m’entaillai un doigt. Avec ma chandelle, j’éclairai la blessure ; de la plaie s’épanchait un sang abondant. En voulant me passer la main sous le robinet de la cuisine, je constatai qu’il n’y avait plus d’eau. Et ce fut à cet instant que la bougie, devenue trop courte, mourut. J’étais retombé dans l’obscurité insondable d’une sépulture.
A l’aveuglette, je trouvai un siège sur lequel je pris place pour mettre de l’ordre dans mes pensées affolées. Combien de temps allais-je pouvoir tenir dans ce piège qui n’offrait aucun espoir d’évasion ? Hier soir, comme un idiot, j’avais oublié mon smartphone dans la voiture ainsi que le plus gros des provisions. Je savais qu’un être humain pouvait survivre un certain temps sans s’alimenter, mais privé d’eau, il en était tout autrement.
Me parvinrent alors les premiers sons. De lugubres et longs craquements venus de différents points de la demeure. Pétrifié, aux aguets, je pris conscience du phénomène épouvantable qui était en train de se produire : à la manière d’une main puissante et rancunière, les lianes se refermaient lentement sur l’ensemble de la bâtisse pour me briser avec elle, m’anéantir.
Perdu dans les ombres épaisses de ce tombeau, je tremblais de peur sur mon fauteuil en ne cessant de songer à cette prophétie que j’avais formulée en secret pendant des années sans oser y croire : « Un jour, qui sait, la nature se vengera. »

PRIX

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DOUMA ESPERANCE · il y a
Je suis en compétition de l'autre côté.
Si l'envie vous prend faites-y un tour pour lire Par-dessus tout !
Vos critiques et corrections sont les bienvenues pour améliorer la qualité de mon travail et pour me faire avancer.
Bonne continuation.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Alain Lonzela · il y a
Un vrai roman de pure horreur. Tout y est y compris le frisson final....
Et la morale me plait ;-)

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Frédéric Nox · il y a
Je suis désolé Alain... j'étais passé à côté de votre message. Merci pour votre commentaire. Il m'encourage à être encore plus horrible !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
😁 rire
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Iméar · il y a
Un texte qui soulève beaucoup de question sur notre condition. Bravo !
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Frédéric Nox · il y a
Merci Iméar
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Diamantina Richard · il y a
La nature reprend toujours ses droits, et il faut faire attention aux prophèties que l'on prononce. Au delà de votre histoire superbement racontée qui fait croître le malaise en même temps que les branches le message est fort, il serait temps d'arrêter les déforestations mais l'homme et la raison ne sont pas toujours en accord.
Un récit passionnant, bravo

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Frédéric Nox · il y a
Merci Diamantina. Ravi de vous avoir embarquée dans cette histoire
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Jenny Guillaume · il y a
Bien fait ! (pour votre texte et pour le personnage ^^)
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Frédéric Nox · il y a
Merci Jenny. Je reconnais que mon approche est un peu manichéenne... Mais c'était tentant !
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Chantal Sourire · il y a
Et vous avez toujours envie de vivre au Brésil, depuis dimanche ?
Un très beau texte, sauvegardons le poumon de la planète malgré tout. Je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne? Merci au cas où...

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Frédéric Nox · il y a
Oh non Chantal... La nostalgie d'une dictature militaire n'est vraiment pas pour moi... D'ailleurs vous constaterez que dans mon récit, le narrateur éprouve le besoin de revenir en France. Il pressentait ce qui aller se passer ! Merci beaucoup pour votre lecture et bien-sûr, j'irai me promener dans vos textes
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Chantal Sourire · il y a
Merci Frédéric...
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Sandrine Talhoët · il y a
Je vous aurais volontier donner trois points, mais étant nouvelle sur le site on ne m'en accorde qu'un... Belle écriture, la tension monte crescendo, j'ai beaucoup aimé ! Merci.
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Frédéric Nox · il y a
Un grand merci Sandrine. Votre attention et votre enthousiasme sont à mes yeux ce qui compte le plus !
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JACB · il y a
Machiavélique cette "main verte" ! On est aussi angoissé que votre personnage !*****
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Frédéric Nox · il y a
Merci ! Je voulais créer ce climat de malaise et d'angoisse. Si c'est réussi, vous m'en voyez ravi !
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Marie-Françoise · il y a
Les apostrophes ont disparu j ai et m a incompréhensible !!! désolée
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Marie-Françoise · il y a
Fantastique, jai adoré ce lien naturel entre 2 pays par le dialogue secret des arbres (cf combat pr lenvironnement) quelle tension tt au long de votre nvlle et la fin ma étouffée vraiment bravo Frédéric je vote pr vs
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Frédéric Nox · il y a
Un grand merci Marie Françoise. Je viens de faire un tour du côté de votre Lapin Brun où j'ai laissé un commentaire
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