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L'Hydre à Deux Têtes

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Dulac

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En entrant dans la cabine, Monsieur Sayet poussait à chaque fois un discret soupir de soulagement. Dès qu’il verrouillait la porte en verre bleuté, il s’asseyait et oubliait instantanément toutes les vicissitudes de sa vie. De taille modeste, enveloppé par sa veste unie d’un gris-bleu mat, plaquée sur une chemise d’un blanc éclatant, le tout rehaussé d’une cravate au bleu moiré tranchant, il se sentait un tout autre homme et se tenait la tête haute. Le métier de conducteur de tramway lui avait toujours tenu à cœur. Il en avait fait très tôt sa passion, même s’il avait commencé comme contrôleur. Depuis il participait à tous les stages, voulait tout savoir sur ces énormes chenilles d’acier et comment on en réparait chaque organe. Il était de tous les voyages organisés par sa société dans les grandes villes convaincues de ce mode de transport propre, et avait certainement dû à ces occasions poser toutes les questions. C’était lui qui était immanquablement le premier à se proposer pour un remplacement. Il savait se comporter paradoxalement avec autant de retenue que de détermination, tant et si bien que ses supérieurs le considéraient avec égard.
Après avoir prié son petit train de partir, Monsieur Sayet s’amusait à le faire se faufiler entre les immeubles adroitement alignés de l’ère Haussmannienne ou ceux distingués de la Belle Epoque, à la pierre mordorée au soleil couchant et aux ferronneries surchargées. Sans relâche il le conviait à se couler entre les façades de style Art Déco à l’allure monumentale et aux formes très géométriques, riches d’ornementations florales et bas-reliefs si caractéristiques, on ne pouvait s'y tromper. Il se grisait en l’élançant le long de ces larges et longs boulevards qui comportaient une certaine harmonie entre ces grands immeubles d’après-guerre, dotés de quelques constructions remarquables, quoique préférait-il lui faire longer les nouveaux quartiers aux édifices qui brisaient tous repères familiers et lui donnaient des sensations de vertige. A d’autres moments il lui réclamait de fendre lentement la foule d'une place piétonne aux architectures variées. Son plus bel immeuble, de la période des grands magasins Art Nouveau, y avait été désastreusement raboté et plaqué d’une couverture lisse, n’ayant pu échapper à la modernisation en vogue. Tant de contemplation faisait que Monsieur Sayet connaissait presque par cœur ces joyaux impressionnants dont il ne pouvait se détourner pour rien au monde. Entre belles ou nobles, historiques voire prestigieuses, admirables ou marquantes, il demeurait toujours quelques vilaines mais chaque contraste avait au moins pour vertu de donner davantage de beauté aux plus belles.
Ce jour-là, comme les voyageurs, le pilote et poète fut soudain tiré de ses pensées par l’annonce automatique de l’arrivée au terminus. Une voix féminine, bien souvent entendue mais inconsciemment rassurante : « terminus ! ». Après avoir immobilisé délicatement sa fabuleuse machine, Monsieur Sayet griffonna comme chaque fois une page de son précieux calepin, support de toutes ses écritures, où il consignait ses réflexions, ses observations, ses anecdotes amusantes ou désagréables.
Son rituel accompli, le chauffeur zélé prit sa sacoche et franchit mécaniquement la porte teintée pour traverser d’un pas de sénateur le tramway et rejoindre l’autre tête, tout à l’opposé. Siamois bicéphale ou hydre à deux têtes, on ne pouvait que s’extasier devant un accord si parfait où lorsque l’un des deux crânes décidait de partir en avant, l’autre obtempérait sans la moindre ambiguïté et reculait aussitôt, jusqu’à la fin du parcours. Puis ils inversaient invariablement les rôles sans rechigner. Jamais aucun n’avait de mot pour l’autre ! Un couple parfait en quelque sorte. C’est précisément ce à quoi notre homme s’amusait à penser, quand il vit tout à coup au milieu du convoi quelqu’un, de taille moyenne et assez jeune, assis et penché sur un smartphone qu’il malmenait compulsivement... Le croyant distrait, Monsieur Sayet prit un ton modéré, sourire au coin des lèvres, pour lui signifier qu’il était arrivé et qu’il devait descendre. L’homme vêtu de noir et lui aussi cravaté sursauta, puis se présenta à lui. « Monsieur Teyas, nouveau contrôleur, nous ne nous connaissons pas encore. Je ne suis pas en service, mais ici pour observer, m’imprégner de la tâche de conducteur, m’identifier à lui, un peu comme un acteur pour le rôle qu’il va devoir jouer, car je me présente au prochain concours ! C’est un petit détail auquel on ne pense pas mais qui peut grandement contribuer. Je profite de l’arrêt pour écrire mes remarques, ce qui m’a paru important et à retenir absolument. Voyez, je me sers de l’ordiphone pour cela, le même outil avec lequel je verbalise, je consulte mon pensum ou je vais chercher des réponses sur internet. Tout mon matériel tient là ». L’ancien le brocarda en disant qu’il ne manquait qu’un décapsuleur pour en faire un couteau suisse très actuel. « Steve Jobs devait probablement boire plus de café que de bière ! » répliqua le jeune en riant. Passionnés l’un comme l’autre, et seuls durant cette pause, ils échangèrent de vive voix leur situation.
Mais le temps passait vite. Le long et fin vaisseau sur rails devait maintenant repartir vers une nouvelle croisière à travers la ville, pour la satisfaction des passagers évidemment pressés. Le capitaine confirmé salua le novice et s’éloigna rapidement pour s’emparer des commandes. L’alarme de départ vibra. L’équipée s’ébranla, accéléra et mit le cap sur « direction cité du Futur ». Monsieur Sayet en marche avant, Monsieur Teyas en marche arrière. L’aventure fut perpétuelle et ils purent voir inlassablement la ville se métamorphoser.

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Joëlle Brethes · il y a
Je trouve moi aussi ce texte très agréable à lire et très intéressant, mais le concours étant destiné à 40 ème anniversaire du RER parisien, les autres véhicules sur rails (trains, tramways...) n'avaient aucune chance d'être sélectionnés... ;-)
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Wall-E · il y a
Je vote même s'il est trop tard car je considère que cette oeuvre aurait du aller en finale, voilà !
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Dulac · il y a
Quelle surprise ! J'en suis tout honoré cher Wall-E. Un très grand merci !
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Jacqueline Martin · il y a
Jolie comparaison entre le RER et une hydre à deux têtes, et jolie promenade à travers la capitale... mais au fait, n'est-ce pas aussi un petit clin d'oeil au tram qui traverse notre bonne ville de Grenoble ?
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Mama · il y a
Très chouette promenade d un bout à l autre de Paris à travers les yeux passionnés amoureux de ce chauffeur de tramway.
Merci pour le voyage!
Si votre journée finie, vous avez le temps de descendre dans le métro, je vous y embarque ! :)

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Dulac · il y a
Embarquement immédiat, ça m'a l'air gratuit en plus ! J'aime l'aventure, et c'est conté avec drôlerie sur toutes les lignes. Félicitations.
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Hany · il y a
Des personnages intéressants, un beau récit ! Mes votes ! Si vous avez un moment, lisez "de l'autre côté de l'ascenseur, catégorie très très court, sur un ton humoristique !
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Pascal Depresle · il y a
Un bon moment de lecture. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra.
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Elisabeth Marchand · il y a
Bien écrit... je me demande juste si le thème correspond bien au RER... quelques voix...
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Dulac · il y a
Merci Elisabeth ! Effectivement, il s'agit bien du Rapide Extrêmement Réversible.
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Elisabeth Marchand · il y a
Oui!! ça change tout!
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Mes votes ! Bon dimanche !
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Dulac · il y a
Merci beaucoup Keith. J'apprécie ! Bonne soirée à toi.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour Dulac, grâce à vos voix, “Isère en Mouvement” est en FINALE pour le Prix Short Paysages 2018. Je vous invite à renouveler votre soutien si vous l’aimez toujours. Merci d’avance et bon dimanche !
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Dulac ! Grâce à vos votes, “De l’Autre Côté de Notre Monde” est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bon dimanche !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Lammari Hafida · il y a
Agréable lecture , bravo ! Mes 5 votes ! Je vous invite à lire < De ma fenêtre > en lice et belle journée
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Dulac · il y a
Merci beaucoup Lammari. Bonne soirée.
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Chantal Noel · il y a
J'aime beaucoup la façon dont vous nous faites voyager dans cette machine à deux têtes. Mes votes avec plaisir.
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Dulac · il y a
Merci Chantal de votre visite et vos votes !
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