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L'homme qui voulait changer de wagon

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Thomas Potier

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Vous êtes assis dans un wagon. Cela fait un certain temps. Vous pouvez le voir défiler à travers les vitres du métro. Vous avez perdu le compte des stations mais il y a toujours ce plan qui trône au-dessus de votre tête pour vous rappeler combien d’arrêts sont déjà passés. Vous vous levez.

Ce wagon, vous ne l’avez pas choisi. Vous êtes entré sans rien dire, cerné par le regard de ceux qui étaient déjà là. Certains vous ont souri, d’autres dévisagé. Après quelques stations, vous avez appris à les ignorer.

Ce wagon, vous ne l’avez pas choisi. Vous avez pris le métro en marche, dans le compartiment où étaient installés vos parents. Ils vous avaient gardé une place dans le sens de la marche, en face d’eux et à côté de votre frère qui s’est décalé pour vous laisser la vitre. Ils avaient l’air de vous attendre.

Au prochain arrêt, vous allez changer de wagon. Il s’en est passé des choses depuis que, tout juste sorti du quai, vous preniez place dans la rame. Vous vous souvenez d’une musicienne qui maniait la mandoline comme personne.

Puis, votre mère est descendue plus tôt que prévu. Son départ avait laissé comme un grand vide dans le wagon. Votre père a retiré son manteau et l’a déposé sur le siège vacant. Votre grand frère s’est abîmé dans la contemplation du poème affiché contre la paroi métallique.

Vous vous êtes laissé bercer par la musique. La mendiante à la mandoline s’était mise à fredonner. Les notes n’étaient ni justes ni fausses : elles étaient. C’était tout ce qui comptait.

Au prochain arrêt, vous allez changer de wagon. Vous y pensiez déjà à la station d’avant ; cette fois, c’est du concret.

La première raison, c’est qu’il n’y en a pas. Ce wagon vous étouffe, mais vous ne savez pas pourquoi. Une envie irrépressible de fuir vous anime. La deuxième, c’est que vous restez assis au même endroit depuis tout ce temps et que certains souvenirs ne sont pas bons à transporter. Parfois, il vaut mieux les laisser à quai. Et repartir sur de bons rails.

La troisième, c’est ce poème. Celui qui plongeait votre frère dans une contemplation muette. Depuis, c’est vous qui vous interrogez. Votre père est descendu pour de bon, avant que vous ayez pu lui en parler. Votre frère a retiré son manteau et l’a déposé à côté de l’autre. Les deux manteaux sont restés côte à côte.

Hélas, la musicienne n’était plus là pour vous réconforter. Vous avez déploré son absence, presque autant que celle de vos parents. Mais vous vous êtes juré qu’un jour, vous partiriez à sa recherche.

Au prochain arrêt, vous allez changer de wagon. Vous apercevez déjà le bout du tunnel.

Deux arrêts après le départ de votre père, votre frère a laissé une jeune femme franchir le cercle de votre carré voyageur. Elle attendait qu’une place se libère. Entre eux, ça a été plus vite qu’un TGV. Le courant est si bien passé qu’à la station suivante, un nouveau venu faisait ses premiers pas dans le wagon. Ils lui avaient gardé une place dans le sens de la marche ; vous vous êtes décalé pour lui laisser la vitre.

Alors que le train semblait enfin s’accélérer pour votre frère, vous aviez l’impression d’être resté à quai.

Vous marchez mécaniquement vers les portes, entouré de visages familiers dont les yeux se relèvent soudain pour vous regarder passer. Vous ne les reverrez plus jamais. Adieu le commercial blasé qui hurle au téléphone et envoie tout le monde chier, son patron, ses collègues, même ses parents. Adieu le pochtron qui boit pour oublier sa femme, pis qu’elle l’a quitté sans prévenir, cette inconsciente. Adieu l’étudiant mal rasé qui arrête pas de manger ses crottes de nez. Adieu les lycéennes qui stressent pour leur interro de maths et qui écrasent les pieds de tout le monde à chaque freinage.

Vous aviez fini par vous habituer. Ils faisaient partie du décor, comme on dit. Vous ne vous retournez pas pour dire au revoir à votre frère. Il a compris.

Les portes ne vous retiennent plus. Vous allez actionner la poignée, et tourner la page. De nouveaux wagons vous attendent. Parmi l’un deux se trouve peut-être votre mère.

Cette fois, vous allez pouvoir choisir votre siège, les voyageurs en compagnie desquels vous allez faire votre trajet. Cette fois, ce sera différent, vous connaissez les rouages de la machine. Cette fois, ce sera votre wagon. Le train s’apprête à repartir. Vous êtes descendu sur le quai. Vous courez, vous faites des aller-retours, vous scrutez le long de la voie pour dénicher la perle rare, le compartiment idéal. C’est la panique. Le signal sonore retentit.

Vous retournez vous asseoir à votre place, tout en rassurant votre frère et sa famille. Au prochain arrêt, vous allez changer de wagon.

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Thomas ! Je relis votre TTC avec autant de plaisir, la métaphore de la vie est très belle !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Patrick Peronne · il y a
Le train (pas train-train) de la vie. Excellente idée bien exploitée. Mon vote
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Y. Hadbi · il y a
Les premiers pas dans le wagon... de la vie. Btillamment conté et qui laisse un sentiment de tristesse.
Mes votes.
Je vous convie à une "rencontre insolite" dans un autre genre de wagon.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rencontre-insolite-6

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Mumu · il y a
Idée très surprenante et en fin de compte qui s adepte a merveille a la vie de tout un chacun. Excellent! Brillant!
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Gil · il y a
La vie comme une ligne de métro... J'aime bien cette idée.
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour ce cordon ombilical qui se coupe difficilement et dont l'image du wagon est judicieusement bien choisie. Si vous aimez contempler - ce dont je ne doute pas - je vous invite à lire,"Contemplation".
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Siparazar · il y a
J'adore ce style décalé !
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Noellia Lawren · il y a
quel rythme, un train d'enfer ! très bel écrit, mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Pat O'Tellin · il y a
Angoissant !
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