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L'homme qui tirait plus vite que moi, son ombre

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John-Henry

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FINALISTE
Sélection Public

Une ombre erre souvent, la nuit, à la recherche d'un corps auquel se rattacher. Moi, j'avais erré des semaines avant de trouver le dernier. Après 3 mois d'errance, on finit toujours par être rattachée à n'importe quel corps, il s'agit d'une attribution automatique afin que les ombres n'errent pas sans fin, à peupler la nuit, seules et abandonnées. Les ombres désespérées sont plutôt maussades et elles finissent par s'asseoir dans les cinémas ou s'allonger sous les lits des enfants. Jamais je n'avais autant fusionné avec un de mes corps : c'était un cow-boy, plutôt solitaire, qui avait perdu son ombre précédente dans un duel au milieu des canyons, des saloons et des meules de foin assises dans les plaines interminables.

J'ai d'ailleurs connu plusieurs ombres qui, après des semaines de beuverie et de liberté, s'étaient retrouvées assignées automatiquement à des meules de foin, le boulot était d'un ennui mortel mais il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre que les fermiers démantèlent les ballots et distribuent le foin à leur bétail.

Je vivais enfin la grande vie avec mon cow-boy, celle qu'on met 150 ans à trouver : nous traversions le pays de comté en comté, à chevaucher la terre sèche, à déjouer les attaques de train ou les hold-ups des banques isolées. Je dois dire que le défi était palpitant. Et puis, sans le vouloir, nous avons construit notre gloire car il tirait légèrement plus vite que moi sur son colt. C'est resté inaperçu un long moment – à vrai dire, même moi je ne m'en étais pas rendu compte – et puis un shérif l'a remarqué alors que le soleil se levait à peine et que les ombres étaient impressionnantes. La légende avait fini par nous précéder : mon cow-boy était l'homme qui tirait plus vite que son ombre. Jamais, en réalité, une ombre n'avait connu une telle gloire. Quand on arrivait en ville, les gens nous saluaient et ils scrutaient avec attention chacun de mes mouvements. Un duel était organisé, à la tombée du jour, quand les hommes revenaient des champs et que les femmes remontaient des fermes, toute la ville s'agglutinait autour de la rue principale afin d'apercevoir ce phénomène exceptionnel. On se trouvait dos à dos avec un criminel à qui on offrait une chance unique de sortir de prison : on se mettait à marcher, lentement, 10 pas et puis au neuvième et demi, à chaque fois mon, cow-boy me prenait par surprise et faisait pivoter son buste avec une telle vélocité que j'avais toujours une fraction de retard, il attrapait son colt, tirait et le corps du bandit s'écroulait déjà alors que je me retournais à peine. Alors les gens hurlaient, lançaient leur chapeau puis nous offraient des limonades dans le saloon du coin. Et la nuit, les femmes se glissaient dans notre lit en parlant de ces ombres. C'était une vie trépidante. De mon côté, j'avais rencontré l'ombre de son cheval et nous vivions une relation intime et intense depuis mes débuts et parfois, alors que les corps se reposaient, repus, à l'écurie et dans le lit des auberges sombres, nous nous égarions dans la nuit, ensemble, jusqu'à l'aurore, à se rémémorer les exploits que nous vivions ou à déblatérer sur ces ombres timides qui, à la fin de leurs 3 mois d'errance, finissaient par s'attacher à un abreuvoir que personne ne regarderait jamais.
Le phénomène de notre association devint si fameux que plusieurs photographes nous contactèrent afin d'immortaliser notre association, et s'il était impossible aux appareils de l'époque de saisir la seconde d'écart qui nous séparait au moment d'appuyer sur la gachette, ils avaient décidé d'en faire une allégorie en nous faisant poser face au soleil couchant, alors que j'avais ordre d'allonger le pas et d'avoir une fraction de seconde de retard, alors que je m'étalais sur une dizaine de mètres au sol, juché sur l'ombre du cheval. Je m'exécutais et faisais preuve de créativité afin, qu'à l'analyse de la photo, on découvre que, même assis sur son cheval, mon cow-boy était plus rapide que moi. Je n'étais jamais discréditée pour mon travail, jamais on ne m'a fait remarquer que j'étais lente ou fainéante, non, tout le crédit en revenait à la vélocité de mon cow-boy. C'était une vie prodigieuse.

Et puis nous avons regagné le county de Pittsburgh où il y avait une série de braquages. Quand nous sommes arrivés, trois frères alignés comme des fétus de paille, par ordre de taille croissant, marchaient vers la banque, un foulard sur le visage. Nous sommes arrivés au galop et en trois coups de feu, nous les avons désarmés. Ils hurlaient et s'énervaient les uns contre les autres quand le quatrième frère est sorti de la boucherie. Il était derrière nous, nous ne l'avions pas vu, il a posé son morceau de viande et il a tiré.
Un coup de feu comme j'en avais déjà entendu des milliers. Je n'avais plus peur des coups de feu, j'appréciais le claquement sec et le corps qui s'écroule ou les armes qui tombent, c'était à chaque fois une nouvelle ovation, c'était à chaque fois une ligne de plus à la légende. Mais au son mouillé de la cartouche, je savais. Il n'y a eu qu'un coup de feu, tiré maladroitement. Juste après, le vent s'est levé et la poussière s'est posée sur le morceau de viande alors Averell Dalton, c'était lui, le meutrier, a lancé son arme dans l'abreuvoir où jamais rien ne se passait et s'est précipité pour nettoyer son morceau de viande. Nous nous sommes écroulés en parfaite symbiose, enfin rassemblés, enfin parfaitement synchrones, touchés en pleine poitrine. Il aurait pu tirer 150 fois, il n'aurait pas réitéré un coup si parfait.
Il m'a fallu dix jours pour me libérer. Je ne voulais pas quitter mon cow-boy. Mais une fois enfermés entre les planches de son cercueil, je n'ai pas eu d'autre choix : j'étais libre et jamais de ma longue vie je n'étais si désespérée d'être libre.
Je me suis alors mis en quête des 4 frères. J'avais un désespoir féroce en moi. Il m'a fallu deux mois et demi pour retrouver leur trace. J'ai rencontré leurs ombres alors qu'ils étaient couchés dans une grange. Il m'a fallu plusieurs nuits pour les convaincre mais à l'aube du cinquième jour de négociations, elles avaient décidé de quitter leurs partenaires. Alors que les frères Dalton se dissimulaient dans les fourrés avant d'attaquer un train de voyageurs qui devait gagner le Mississipi, les ombres se sont étalées sur des dizaines de kilomètres, jusqu'à attirer l'attention d'un shérif ou d'une tribu d'Indiens. Les frères, pris de panique que leurs ombres s'étalent aussi loin, ont tenté de s'en débarrasser mais une ombre c'est plus tenace qu'on ne peut l'imaginer et, c'est complètement déboussolés, alors qu'ils tiraient au sol et levaient les pieds pour se détacher de leurs ombres, qu'ils ont été abattus par une femme au long calibre qui passait par là afin d'acheter du tabac à chiquer. Quand elle eut descendu le dernier des frères, elle jura un coup, pria un instant pour mon cow-boy et continua sa route sans oublier d'avoir embarqué les corps afin de réclamer les récompenses.

Moi, eh bien, je continuai d'errer. Ma colère avait disparu, laissant place à un désespoir sans fin. Je restais la plupart du temps au fond des granges à observer les rats qui couraient sur la charpente.

Et puis à la fin du troisième mois, je fus réintégré. Quand je tentai de comprendre où j'étais et à quoi j'avais été attaché, n'espérant rien de comparable par rapport à ma dernière vie, je regardai autour de moi, c'était une maison pauvre, une cabane et j'étais un chaton, tout juste né. Et puis j'ai levé les yeux et mon corps s'est mis à trembler.
C'était le même visage, le même menton carré, ce nez rond, et par-dessus ce front bas des cheveux ramenés en chignon.
Vite, la mort, afin de me libérer des caresses de Ma Dalton.

PRIX

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Leroy Olivier · il y a
Bonne finale!!
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Christian Pluche · il y a
Et hop je confirme !
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Marie · il y a
Mon soutien convaincu !
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Oli · il y a
BONNE CHANCE POUR LA FINALE
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Gérard Le Gal · il y a
Good Luck !!
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Jo Kummer · il y a
Bonne chance pour la finale avec mon soutien !
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Leoetdedette · il y a
courage l'amélioration est constante bravo
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Virgo34 · il y a
Je re. Bonne chance !
Je suis moi aussi en finale du Prix Imaginarius.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

Je ne sais pas si ton texte mérite la finale. Tu as encaissé les voix lors des qualifications en remerciant tes généreux donateurs mais tu n'as rendu la pareille à personne. Facile d'accéder à la finale en éliminant la concurrence...
Je souhaiterais que chaque personne qui passe sur cette page vérifie s'il a été dupé comme les personnes que j'ai contactées. (Il suffit de cliquer sur "qui a voté" en haut et à gauche du texte pour savoir s'il est dans la liste). Short n'est pas un ring où l'on se rend pour donner des poings !!! Ton hypocrisie doublée de ta malhonnêteté ne va pas te permettre d'accéder à la victoire. Je peux te dire que tu es grillé chez plusieurs d'entre nous...

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Philou · il y a
Mes voix sans l'ombre d'un doute
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Christopher Olivier · il y a
Bon récit mes voix
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