L'homme qui marche

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En compétition

Musicien amateur avant tout, j'écris accessoirement, des trucs pas sérieux (ou pas). De temps à autre, j'aime bien m'amuser à tordre le réel, récupérer le jus et faire ma cuisine avec ...  [+]

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Saint-Paul-de-Vence, 12 juillet 2003

Tous les ans je reviens le voir. À chaque fois, il est là, fidèle au poste, comme s'il m'attendait. Instantané en noir et blanc, dans cette même position énigmatique que celle où je l'ai laissé l'an dernier.
Il n'a pas pris une ride.
J'éprouve un plaisir étrange à le retrouver, je ne me lasse pas de sa silhouette fine, altière et élancée, un peu plus grande que moi.
J'aime bien qu'il me domine. Il force mon respect, j'ai envie de m'incliner. Je marque toujours un long arrêt pour le contempler, en me faisant oublier, en disparaissant presque.
Le buste est penché vers l'avant. Les jambes tendues, déterminées. L'une devant, l'autre derrière, dans l'exact prolongement du buste.
Tout son corps est en mouvement, depuis des années, il marche à grands pas. Vers son destin. Sans tremblement, sans hésitation. Trait oblique, noir et obstiné, cela fait un siècle qu'il marche, toujours dans la même direction.
Un Y renversé, frêle silhouette de bronze noirci et luisant.
D'un pas ferme et décidé, il marche, mais n'avance pas.
Son destin ne doit pas être bien loin.

L'« Homme Qui Marche » de Giacometti.

Aujourd'hui, j'ai décidé de l'observer plus longuement qu'à l'accoutumée. Lorsque l'heure de la fermeture du musée a approché, je me suis fait tout petit, je me suis couché derrière le mobile de Calder et j'ai attendu que les lieux soient vides. Puis les gardiens ont fait leur ronde. Et eux aussi ont quitté le musée.
Alors je suis sorti de ma cachette et j'ai commencé à flâner parmi les chefs-d'œuvre. J'avais rendez-vous avec Matisse, Léger, Miró, Chagall, Picasso, Calder, Dubuffet et d'autres.
Giacometti, son chien famélique.

Et son « Homme Qui Marche ».

J'ai marché, moi aussi dans le musée noir, juste éclairé par les rayons de la lune provençale. J'ai caressé le dos des gigantesques chats en tôle, à l'entrée du parc. Le temps a ralenti son cours, les chats ronronnaient à qui mieux mieux et m'ont pris une bonne heure de mon temps.
Puis quarante-cinq minutes avec le chien.

Au milieu de la nuit, après de nombreuses conversations avec cette faune étrange, j'ai senti le sommeil me gagner. La tête pleine de dialogues surréalistes, je me suis allongé dans l'herbe tiède au pied du grand pendule multicolore de je-ne-sais plus quel sculpteur. Mes yeux se sont clos, j'ai tout de suite sombré.

Dans le calme, revenu des conversations achevées, le temps s'est écoulé longuement, étiré paresseusement, allongeant la noirceur de mon sommeil tiède.

Et puis un effleurement s'est fait sentir juste au-dessus de mon oreille droite, cela m'a réveillé. Enfin, il me semble....

Je sens ce léger déplacement d'air sur mon front et là, je crois voir quelque chose qui m'enjambe. Quelque chose en métal tordu et brillant qui se meut silencieusement avec lenteur et assurance, comme dans un film au ralenti, dont je ne distingue pas la forme, mais seulement les reflets des rayons de lune sur le métal verni.

L'Homme Qui Marche passe au-dessus de moi, puis s'accroupit à mon côté ; je sens son souffle ; il m'observe et je peux voir sa tête de tout près. C'est une boule de métal, grossièrement façonnée, sans bouche, sans yeux, presque sans nez.
Il me regarde et me parle. Sa main se pose avec douceur sur ma poitrine. Elle bouge, monte et descend au rythme de ma respiration.
Il chuchote silencieusement : « Il était temps, tu sais ! Cela fait des années que je t'attends. Merci d'être venu enfin ! »

Et je me réveille.
Il fait grand jour. Autour de moi grouille une horde de touristes. On se presse, on m'observe, on se bouscule, on commente. C'est très bruyant. Certains s'approchent si près pour me regarder que je sens l'odeur de leur transpiration. Des touristes aux yeux bridés braquent leur appareil photo sur moi, les flashes crépitent. Des gamins courent partout en criant.

Je me sens ankylosé. Je cherche à tourner la tête, mais mon corps refuse de m'obéir. Mes pieds sont scotchés sur un socle métallique. Ma peau a durci et noirci, elle est devenue lisse et brillante.
Parmi les touristes qui s'agitent autour de moi, un peu en retrait, un homme de grande taille, au faciès étrange, comme s'il avait été brûlé, seul être immobile dans cette agitation, me fixe.
Quand nos regards se croisent, il me fait un clin d'œil souriant, attendri.

Il laisse passer un instant et prononce un mot que je n'entends pas, mais qui pourrait être « Merci ! »
Puis il tourne les talons et disparaît dans la foule.
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Roll Sisyphus · il y a
L'homme, devenu libre passant, s'en est allé, laissant son cœur d’airain envahir tout ton être.
Déjà, immobile, tu marches à la rencontre de ceux qui des quatre coins du monde sont venus accompagner ton pas, tu cherches celle qui ne saura résister au plaisir de passer une nuit avec toi. Giacometti n'avait il pas commencé par une femme au profil égyptien ? Oseras tu alors aller batifoler ailleurs ?
Moi qui rêve de me laisser enfermer dans la Cité de l'Architecture et du Patrimoine je vais, désormais, à la fermeture, suivre le guide. Il faut dire que parfois seul, dans ses salles on fait face à une autre géante aux nerfs d'acier, la Tour Eiffel, qu'il a fallut récemment entourer de palissades pour qu'elle n'aille se jeter dans la Seine.

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Virgo34 · il y a
Visite originale au musée.
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Les Histoires de RAC · il y a
Des inspirations pertinentes ♫
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Réalité métallique, transformation de l'homme en objet, métaphore de notre temps ?
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Henri Miezin · il y a
Sylvain, et si, lorsqu'il faisait le clin d'oeil, il n'était déjà plus l'Homme qui Marche...???
D'ailleurs, qui est-il vraiment ?
Merci pour vos interventions.

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Annabel Seynave- · il y a
Très jolie idée, bien exploitée et onirique.
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Fred Panassac · il y a
Belle évocation de l’œuvre de Giacometti à travers l’œil de ce spectateur ou spectatrice.
C’est daté de 2003, pourquoi cette date plutôt qu’une autre ? Je crois que Giacometti en a fait plusieurs versions.
J’aime la pirouette finale, comme si la silhouette longiligne s’était incarnée, après la scène sur les touristes en sueur.

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Dominique Coste · il y a
J'aime beaucoup ! Je vote
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Sylvain Dauvissat · il y a
J'avais peur d'une fin convenue, mais pas du tout. Le "clin d'œil" de l'homme qui marche a entraîné mon adhésion. On peut tout faire dire à ce clin d'œil !
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Henri Miezin · il y a
Hé, hé...
Merci pour vos interventions.
Chacun de vos commentaires pourrait impulser un scenario différent !
L'homme immobile souffre-t-il tant que ça de son immobilité ?
Juste une envie de changer... d'air ?
La statue reste, l'âme à l'intérieur change.
Réincarnation ?
Peut-être, mais alors, l'homme qui marche nous la fait à l'envers !
Ré - Animation ?

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