1299 lectures

147 voix

En compétition

Il l’avait rencontré, le Dahu, mais personne ne le crut. Enfant, lors d’une colonie de vacances, on avait organisé une chasse à l’animal fabuleux. Lui s’était perdu au beau milieu de la forêt dense et ombreuse. Il marcha de longues heures sans paniquer outre mesure. De temps en temps, curieux, il s’arrêtait afin de mieux écouter le chant de la nature ou de regarder l’étonnante pluie lumineuse que faisaient des trouées du soleil dans la sylve opaque. La nuit venue, il eut même l’idée de s’emmitoufler dans de la fougère et aïe ! Dans des ronces pour y dormir. Et quand le temps devint venteux et pluvieux, il se réfugia sous l’épaisse feuillée d’un grand chêne centenaire. Assis et replié sur lui-même, genoux contre tête. Et là, là, il sentit tout d’un coup un souffle chaud et une odeur nauséabonde. Puis, un léger ronflement. Il distingua alors une silhouette massive et informe dans l’obscurité. Il se trouvait là, à ses côtés, le Dahu. Et, il sommeillait. Le petit garçon affûta son regard. C’était une énorme boule de poils. Une sorte de gorille ou d’orang-outan ou plutôt un ours. Il avait une grosse tête carrée ou plutôt ronde ou, oui, oui, c’est cela : elle était ovale. La bestiole avait de longs poils, des écailles ou plutôt des plumes. Ce qui est sûr, c’est qu’il était d’une belle laideur, le Dahu. L’enfant tourna légèrement la tête, retint sa respiration. Se redressa doucement et détala. Il courut, courut, courut, courut jusqu’à l’aube et le camp de tentes. Il l’avait vu, il l’avait vu, il l’avait vu ! Quoi ? Le Dahu. D’abord il se fit morigéner par les moniteurs pour son absence prolongée. Puis, il devint la risée des autres enfants. Pauvre sot ! Le Dahu n’était qu’un animal imaginaire ! Il n’existait pas ! Ce n’était qu’un simple conte pour enfants crédules ! Lui n’en démordit pas. Oui, il l’avait vu, le Dahu. Et cette nuit marqua sa vie à tout jamais. La gomme du temps ne fit point son effet. Cette obsession fut à l’origine de sa vocation. Il devint chercheur d’animaux bizarroïdes, en langage scientifique, cryptozoologue, au grand dam de son père, un célèbre comédien souhaitant que son rejeton fasse lui aussi l’acteur. Qu’il ne finisse pas médecin, avocat ou ingénieur. Un raté de la pire espèce quoi !
Mais il tint bon et devint vite une sommité dans son domaine, publiant des centaines d’articles dans des revues scientifiques, découvrant des dizaines d’espèces animales non répertoriées. Une fois, dans les Rocheuses nord-américaines, il rencontra même un Bigfoot grognon. Une autre, sur les contreforts de l’Himalaya, il sympathisa avec un Yeti gentil. Il nagea aussi dans le plus simple appareil avec le monstre du Loch Ness et sa descendance. Mais de Dahu, que nenni ! Un jour pourtant, au gré de ses déambulations forestières, il tomba sur une empreinte d’un genre nouveau, un pied à sept doigts puis à un mètre de là, une autre trace et ainsi de suite. Se pouvait-il que le Dahu se déplace sur une seule et unique jambe ? On fit examiner la preuve. Las, cela se révéla être un vaste canular.
L’homme ne se maria jamais. N’eût ni enfant ni amour, tout entier dédié à son obsessionnelle mission : trouver le Dahu qu’il chassa aux quatre coins du monde. Vint alors le temps des dernières fois, des plus fous espoirs conduits à la casse des rêves, du cheveu esseulé et blanc. Malgré la retraite et son âge avancé, l’homme sillonnait toujours la forêt de chênes. Invariablement. Inlassablement. Infatigablement. Vieillesse appuyée sur une lourde canne en bois torsadé, appareil photo autour du cou, havresac sur le dos.
Il pleuvait encore à fortes eaux ce matin-là. En marchant, il dérapa. Fit un roulé-boulé le long d’une petite pente. Se trouva le nez dans la mousse humide. Heureusement, rien de cassé. Sauf son appareil photo. Juste quelques bleus et autres douleurs costales. Il se redressa péniblement. Sous la pluie qui redoublait, il décida de se mettre à l’abri avisant au loin, ce qui ressemblait à s’y méprendre à une grotte. Cahin-caha, il mit du temps à l’atteindre. Il poussa des « han » de bûcheron géant et des propos malsonnants à ne pas mettre dans toutes les oreilles. Parvenu à l’orée de la caverne, trempé comme un Anglais en été, il s’arrêta un instant. Tiens, curieux. Celle-là, il lui semblait ne jamais l’avoir explorée. Plus de lampe torche, perdue lors de sa chute. Tant pis. Il pénétra quand même dans la pénombre et finit par s’asseoir en tailleur, yeux meurtris par l’éreintement, recru de fatigue. Il s’assoupissait lorsqu’il sentit sur sa nuque un souffle chaud et une très forte odeur pestilentielle d’œuf pourri ou d’égout ou, oui, oui plutôt de gaz… C’était le Da… Quand, enfin il reprit ses esprits, il souffrait d’un fort mal de crâne et il entendit comme des voix rebondir dans sa tête en un fort écho.
— Qu’est-ce qu’il est laid !
— C’est vrai qu’il est moche !
— Et qu’est-ce qu’il pue ! 
— Ouais, ça schlingue grave !
— Veux-tu parler correctement, Vincent !
— Oui, Maman… Regardez-le, le con, il a deux jambes, à quoi ça sert ? Le bouffon de sa race !
— Vincent, ça suffit ! C’est vrai que cela sent les œufs pourris ou le gaz…
— Alors, grand-père avait raison,
— Est-ce qu’il est comestible ?
— On pourrait le vendre sur eBay ?
Ils… Ils étaient là. Devant lui se dressait une famille entière de Dahus. Et, et… ils sautillaient à cloche-pied sur une seule et unique patte ongulée. Tous le dévoraient du regard de leurs grands yeux rouges. Et, ils, ils.... Ils parlaient. Quant à lui, ses mots restèrent coincés au plus profond de sa gorge. L’une des bestioles aux poils incultes, plus grisonnants que les autres prit alors la parole toute à son excitation et voix chevrotante d’émotion.
—  Je vous l’avais bien dit qu’il existait le Dahu ! 
L’homme reçut alors un nouveau coup sur la tête. Lorsqu’il se réveilla dans la grotte noire, il n’y avait plus personne. Et, il eut beau chercher durant le restant de ses jours, il ne les retrouva point. Oui, il avait rencontré le Dahu, mais personne ne le crut.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

147 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Merci de m'avoir donné ce sourire...
·
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Une histoire foisonnante et originale. mes voix !
·
Image de JACB
JACB · il y a
Voilà un texte pittoresque et une vocation qui naît d'une drôle de rencontre§ J'aime bien l'échange de point de vue, la perception des autres est souvent un paradoxe !!!Bonne chance à votre histoire Stéphane.
·
Image de RAC
RAC · il y a
Mon chat m'a dit que jamais il ne dirait à personne où le dahut se cache parce que c'est un pote et qu'il aime le calme...
·
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Je suis un ancien animateur de colis, et des histoires de Dahu, on en a racontées, mais la vôtre est véritablement très bien romancée ! Je vote 5 voix pour vous, et j'ai le plaisir de vous inviter à découvrir ma légende des étoiles : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
·
Image de Mélanie D.
Mélanie D. · il y a
C'étaient des dahuts sauteurs, l'espèce de plaine à une seule jambe ! J'aime beaucoup la fin de votre histoire!
·
Image de Zooave
Zooave · il y a
Le dahu ça marche trjs. .
:)

·
Image de Zooave
Zooave · il y a
Le dahu ça marche trjs. .
:)

·
Image de Zooave
Zooave · il y a
Le dahu ça marche trjs. .
:)

·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
On est toujours le dahu de quelqu'un d'autre ;) ;) ;)
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème