L'homme-poisson

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Ecrire, c’est mourir en son être pour renaître. Ecrire, c’est vivre et apprendre à entendre. Ecouter le silence, lire la patience, attraper l’instant et regarder devant  [+]

Son premier souvenir était déjà ce maudit bleu, mouvant et noyé dans l'écume. Assis sur le rebord d'une falaise, ses pieds se mêlant au vide, il a passé toute son enfance à guetter le retour des navires. Morceaux de bois abîmés et ficelles entre les doigts, il se perdait dans la construction, maladroite mais déterminée, des étranges objets qui prenaient forme dans sa tête. Il ne savait pas encore que cette obsession mortelle éteindrait son cœur.

Sa mère voulait qu'il reste. La terre et ses racines devaient lui suffire, mais plongé dans l'infinité de ses rêves, il était aveugle à son désespoir maladif. Partir n'était pas qu'un simple souhait. L'océan et ses mystères l'attendaient depuis trop longtemps. L'horizon lumineux qui bordait son ciel le torturait autant qu'il l'attirait. Il rêvait de courir après le vent.

La guerre n'était qu'un prétexte pour monter à bord et pour s'échapper du port, pour délaisser sa mère, sa vie, sa terre qui l'attendraient chaque matin, rougissantes de peine. Pour lui, le présent était sans âge, le passé n'existait plus et le futur, si incertain, se fondait dans ce bleu profond. Le navire s'éloignait du quai et tout ce qu'il était vint se dissoudre dans les embruns. Il ne restait plus que l'océan... L'océan et les parfums du grand large comme seul repère, comme seule maison, comme seule raison d'exister.

Blotti dans la cale aux murs grinçants, il dessinait une multitude de plans, tous aussi fantaisistes qu'irréalisables. Il se perdait dans ses désirs instables. S'agitant avec excitation, il consacrait ses jours de voyage à d'étranges inventions. Pour améliorer la vie de l'équipage, il s'attelait à créer des matelas plus confortables, des tonneaux permettant de mieux conserver le vin et des systèmes de poulies pour manoeuvrer plus facilement les voiles. Mais sont plus grand rêve, bien plus que de partir en mer, était d'appartenir au large, de ne plus jamais retrouver le rivage.

Respirer sous l'eau, se sentir oppressé par la puissance des vagues, disparaître dans un champ d'algue, et apprendre à n'être qu'éphémère. Plonger dans le ventre du vide et sentir l'air pénétrer ses poumons, changés en branchies par Poséidon. Seul dans son monde, il étalait au sol des rouleaux de papiers jaunis et des crayons de charbon usés. Il traçait les contours d'une invention sans pareil, qui ferait de lui le premier « homme-poisson ».

A chaque escale, à chaque fois qu'il reposait pied à terre, il s'empressait de réunir tout le matériel nécessaire. Torturé par l'envie d'en finir au plus vite avec cette machine infernale, il rêvait chaque nuit de ne faire qu'un avec l'eau froide de l'océan. Il s'impatientait, il voulait se sentir vivre pour échapper au temps et à la fatalité de sa condition humaine. Alors, une fois libéré de ses chaînes, il pourrait aller là où personne n'a plus peur du vide, disparaître à tout jamais et oublier la terre.

Une fois terminée, l'invention qui devait lui apporter la paix fut présentée à l'équipage. Par le biais d'un tube venant de la surface, ainsi que d'un système de pompage, le plongeur était capable de rester en apnée sans jamais remonter, capable de respirer là où il n'y avait pas d'air. Les hommes le prirent pour un fou, rirent de son imprudence, mais il était déterminé à conquérir sa vie et à devenir maître des océans. Un sourire aux lèvres, la rage au cœur, il a enfilé son rêve, il s'est glissé dans sa nouvelle peau sans un regret. Il a plongé dans l'eau, a sombré avec son obsession.

Tué par tant d'ingéniosité, il a atteint les abysses et leurs yeux sans fond. Il s'est allongé sur les bancs de sable pour regarder valser les poissons. Au cœur du cimetière marin, il a compté les saisons. Derrière la vitre de son casque étoilé, il a souri à l'horizon.

Il était le premier « homme-poisson ».

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