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L'Homme de sable

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André Page

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Un antique pick-up d’une couleur indéterminée finissait de se hisser au sommet de la butte rocheuse qui dominait Keystone. Il vint se garer devant le snack-bar de Jed Benson sous l’œil incrédule de son ami anglais Ken Bennett. La rouille qui le recouvrait à moitié semblait pousser de lugubres et lancinants couinements sous la morsure d’un soleil implacable. L’improbable véhicule s’arrêta dans un dernier soubresaut bruyant à côté d’une Harley Davidson flambant neuve.

— Dis, Jed, ça tousse, la rouille ?
— Faut croire, Ken ! sourit celui-ci en lui servant un whisky.

Un Indien d’une cinquantaine d’années en jean et chemise rouge sauta du camion et s’installa en terrasse près de l’entrée.

— Je vais prendre un thé ! lança-t-il à Jed en posant devant lui un petit sablier sorti de la poche de sa chemise.
— OK, j’arrive ! Loup Noir a dû faire fortune pour avoir ce camion....
— Fortune, c’est beaucoup dire, s’esclaffa Ken.
— Quand il est arrivé dans les Black Hills, il n’avait qu’un vieux canasson efflanqué... Il alla le servir et revint.

Un colosse barbu en bottes, jean et veste de cuir sans manches se leva d’une autre table où il discutait avec trois autres bikers, et vint s’asseoir devant l’Indien avec un sourire moqueur.

— Tu sais que ton... véhicule, enlaidit tout le coin où je suis garé et fait de l’ombre à ma moto ? Une Harley, c’est autant fait pour briller, que pour rouler. Je l’ai achetée pour que ses reflets éclairent mon âme, figure-toi, vu que j’ai une très grosse âme. Ses amis se mirent à rire.
— Moi, j’ai l’âme de tout un peuple. Et elle n’a pas besoin d’être éclairée. Elle brûle en moi plus fort que le feu du soleil.
— Très drôle ! Pourtant, ton thé refroidit. Alors on avait peur de ne pas être servi assez vite, sans doute !

Il fit mine de se saisir du sablier, mais l’Indien attrapa sa main au vol et la bloqua d’un coup.

— Tu as l’air d’y tenir, dommage tu n’aurais pas dû, s’esclaffa le géant. Le bras de fer, c’est ma spécialité. Je vais le mettre en bouillie, ton sablier. Enlève ta main.

L’Indien ne broncha pas, le regard tranquille. S’il était de haute taille, son adversaire le dépassait d’une bonne tête et ses épaules et ses bras paraissaient énormes, comparés aux siens.

— Ils vont tout casser, ça va mal tourner... s’inquiéta Ken. Qu’est-ce qu’il fait avec ce sablier...
— Non, tu vas voir. Partout où il va, il le pose devant lui de manière à voir couler le sable de la terre sacrée des Sioux, celle d’ici, des Black Hills, celle qu’on leur avait laissée et qu’on leur a reprise quand on y a trouvé de l’or. D’autres me l’ont dit et je l’ai vu de mes propres yeux. Regarde.

Le sable s’écoulait paisiblement grain à grain comme le temps s’écoule, sans le moindre murmure, au-dessous du dos cuivré de la main de l’Indien. Le biker força brusquement, mais les deux avant-bras restèrent pratiquement à la verticale. Plusieurs personnes se rapprochèrent.

— Tommy Bronx contre l’Homme de sable... On l’appelle comme ça, par ici. Il dit qu’il est devenu le temps même de sa liberté et de son existence, gagné depuis qu’il a quitté la réserve sioux de Pine Ridge, il y a cinq ans. Celle où se trouve Wounded Knee, le lieu du dernier combat contre les Indiens en 1890, qui s’est soldé par le massacre par surprise de trois cents d’entre eux, hommes, femmes et enfants. Il dit qu’il n’existe que depuis son départ de là-bas. L’alcool, le chômage et la misère sont des barreaux plus solides que l’acier. L’espérance de vie d’un homme n’y est que de 48 ans. Lui-même était très malade, il ne boit plus d’alcool.

Ken jeta un regard fasciné au sable que l’Indien fixait intensément lui aussi, tandis que le grand Tommy commençait à prendre des couleurs et que son rire se crispait. Ils étaient presque immobiles, mais la force déployée par chacun aurait pu déplacer un meuble. Loup Noir n’attaquait jamais, se contentant de casser son poignet en arrière pour bloquer les assauts du colosse, avant de remettre en force sa main à la verticale, faisant chaque fois courir un murmure de surprise parmi la petite assemblée.

— C’est incroyable, comment fait-il... et que fait-il par ici ?
— La rude vie de son peuple depuis des millénaires et puis le symbole de son existence retrouvée à sauver... Il s’est lancé dans l’artisanat. Dans la sculpture au couteau de petits totems en bois et de statuettes dont raffolent les touristes qui comprennent immédiatement l’authenticité et l’esprit de ces magnifiques objets. Il travaille aussi le cuir des selles de chevaux. Personne ne sait où il habite. Il se déplace sans cesse dans ces montagnes, semblant surgir de nulle part au moment où on l’attend le moins.

Le duel s’éternisait. Les avant-bras des deux hommes tremblaient par moment sous l’effort. Loup Noir fixait toujours le sable qui s’accumulait au bas du sablier, et Tommy semblait s’être fait à l’idée qu’il avait cette fois trouvé un adversaire de sa valeur. Soudain, une étrange mélopée se fit entendre, qui prenait de plus en plus d’ampleur au fil des secondes. Ils comprirent bientôt que c’était un chant indien aux paroles compliquées. Les lèvres du Sioux étaient pourtant presque closes et parfaitement immobiles. Il émanait de cette mélodie une force et une confiance impressionnantes.

— Drôle de moment pour faire le ventriloque, fit Ken effaré.
— Un chant de victoire et de paix, fit Jed subjugué. Par cette voix c’est l’ensemble du peuple sioux qui s’exprime et existe, il n’a pas gagné seul. C’en est fini pour Tommy et il le sait déjà, même sa barbe tremble... Vois comme l’autre regarde le sable...
— Oui, je vois, et j’entends...
— Depuis cent ans, on a voulu tuer l’indien en eux, mais le revoici... Le Bureau des Affaires Indiennes à Washington les a manipulé et dupé depuis tout ce temps. Pour de l’or, puis pour de l’uranium. Les leaders de l’American Indian Mouvement ont été assassinés, emprisonnés ou vivent dans la clandestinité. Les Sioux de ce groupement ont occupé Wounded Knee en février 73, et en 80 l’île d’Alcatraz pendant plusieurs mois. Pour ce peuple, les Black Hills sont le « Cœur de Tout ce qui Est », et c’est vrai que vues de l’espace elles ont la forme d’un cœur sombre placé au centre du continent nord-américain. On leur en a proposé 500 millions de dollars l’an dernier, que les conseils tribaux de huit nations sioux ont refusé. C’est un des rares exemples actuels où de l’argent est refusé pour des raisons de morale et de dignité.

Le chant décrut petit à petit, puis se tut. Les deux hommes paraissaient toujours à égalité, même si tout le monde savait à présent ce qu’il en était. L’Homme de sable leva enfin les yeux vers le biker dont le visage, les épaules et les bras luisaient. Tommy Bronx, visiblement ravi de ne pas perdre la face, relâcha son effort et éclata de rire.

— Sérieusement, qu’est-ce que c’est que ce machin, fit le géant en hochant la tête vers le sablier.
— C’est la preuve de ma vraie existence retrouvée, de celle de mon peuple qui devrait vivre dans ces collines, et de celle de Wakan Tanka, le Grand Esprit. Depuis que j’ai quitté l’enfer de la réserve où l’on m’a fait naître, ma vie a vraiment commencé. J’ai failli mourir, mais j’ai vaincu l’alcool et la misère qui devaient nous éradiquer peu à peu et qui sont bien plus forts que ton bras. Le temps d’exister vraiment passe sans laisser de traces comme le bison ou le puma, mais il vit pleinement dans le sable de la terre sacrée des Sioux qui coule devant moi. Il leva le sablier devant ses yeux et sourit en voyant tomber le dernier grain. Il le retourna et le reposa sur la table.

Tommy Bronx lui tendit sa main et le fixa droit dans les yeux.

— Écoute, l’ami. J’ai un vieux camion dont je ne me sers plus et qui est en bien meilleur état que le tien. Si tu veux, Jerry te le conduira ici tout à l’heure. Le Sioux hésita.
— C’est d’accord... Merci bien. Les deux hommes se serrèrent la main.

Jed Benson et Ken Bennett rejoignirent l’Homme de sable, et tous trois regardèrent partir quatre motos qui brillaient de mille feux sous le brûlant soleil du Dakota du Sud.

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Utilisateur désactivé · il y a
j'ai adoré ton écrit mais je ne comprends pas je ne peux pas voter mais mettre j'aime... bravo mon ami
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André Page · il y a
C'est parce que ce prix est fini, Morganne, ils ont envoyé une notification par erreur, maintenant on ne peut mettre qu'un vote à ce texte :)
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Utilisateur désactivé · il y a
ah bon c'est cela je n'y comprenais plus rien bisous
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Rio · il y a
bien écrit, j'y étais...
Tu pourrais publier chez Gallmeister.... A+

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André Page · il y a
Merci, Rio, ce serait le rêve :)
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Utilisateur désactivé · il y a
allez vas y publie sur Gallmeister que je ne connais pas mais si on te le recommande cela doit être bien
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CHEUCHE · il y a
Beau texte. Je vous invite à lire et à apprécier mon texte Humanités (auteur CHEUCHE) en écoutant la chanson de Romain Humeau (Eiffel) "à tout moment la rue"....D'actualité..!! Des espoirs avides et des rêves capables pour exister, vivre libre et en paix. Une sorte de dialogue avec le monde. Sans obligation.
https://www.youtube.com/watch?v=5QwfC6FBXV8
En live, c'est encore mieux.
N'oubliez pas de voter si le texte vous plait. A diffuser largement.

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RAC · il y a
Des personnages biien campés. On y croit. Bravo !
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Stéphan Mary · il y a
Ah André ! Toujours cette écriture documentée et qui brutalement nous arrive comme la vérité en plaine figure. Je connais l'Arizona (qui me manque) et ses Indiens (qui me troublent). Mes voix André
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Fabregas Agblemagnon · il y a
une histoire assez documenter. Vous avez mes voix.je vous invite à découvrir ma nouvelle en competition(https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Pascal Gos · il y a
Merci André, il y a tant à dire sur la condition des indiens d'Amérique. Bravo pour ce texte qui colle parfaitement dans le thème.
Belle écriture.
Mes voix ****

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gillibert · il y a
un beau texte, qui me paraît réaliste; sauf la fin, bien sûr, un texte puissant que j'admire. la fin optimiste me convient aussi. Bravo .
j'ai écrit dans un autre contexte un conte sur le même thème, "cri de révolte " venez le lire, s'il vous plaît. Vous y trouverez un enfant qui fait preuve d'une grande énergie.

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Lélie de Lancey · il y a
"Moi, j’ai l’âme de tout un peuple. Et elle n’a pas besoin d’être éclairée. Elle brûle en moi plus fort que le feu du soleil."
Vous avez écrit ces mots qui sont d'une force incroyable et qui me bouleversent.
Ils font écho à ce que mon vieil indien a dans le cœur... Alors merci pour cette belle histoire, pour cet homme de sable que j'admire et pour cette cause qui me touche. Merci et tout mon soutien.

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Rafiki · il y a
Une histoire très documentée et d'un grand réalisme. La scène se dessine superbement devant nos yeux et on est plongés au coeur du North Dakota par votre très belle plume. Félicitations.
Il est certes utopique de rêver d'un jour où les "blancs" et les "rouges" vivront en harmonie sans parquer les uns dans une réserve, mais votre histoire très évocatrice donne beaucoup d'espoir tout au long du récit et finit par une belle note d'amitié. Toutes mes voix pour cet excellent texte !

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