L'homme dans la rue

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Image de Printemps 2021
Il remplit une casserole, la dépose sur un minuscule réchaud et attend que l’eau frémisse, accroupi et le regard baissé. Son duvet est plié, placé dans un coin à côté de son vieux sac à dos. Son matériel, des bouteilles, quelques boites de conserve et des paquets de biscuits, est rangé dans plusieurs sacs en plastique. Il est maigre, brun et barbu.
Certains matins, lorsqu’elle part plus tôt, elle le voit dormir le visage enfoui dans un vêtement. Les autres matins, il a déjà déjeuné, il lave ses ustensiles à un robinet qu’elle n’avait jusqu’alors pas remarqué ou bien humecte délicatement le papier fin d’une cigarette après l’avoir roulée entre ses doigts. Ou encore il lit un journal toujours accroupi et toujours absent à l’agitation matinale.
Au bout de quelques semaines, elle connaît tous ses gestes du matin, elle y pense tandis qu’elle prépare le café que son mari boira debout sans un mot, qu’elle met la vaisselle dans la machine à laver, qu’elle donne des croquettes au chat. Il lui est arrivé d’imaginer qu’il l’observe à son tour.
Elle constate que ses gestes à elle imitent la précision de ceux qu’elle a observés chez lui.
Elle ne le voit jamais lorsqu’elle sort du travail à dix-huit heures, qu’elle passe au petit supermarché faire les courses. Dans les rayons, elle cherche des produits qu’elle pourrait acheter pour lui, elle aimerait lui donner quelque chose, mais elle n’ose pas. Elle ne veut pas l’aborder avec un don de nourriture, elle voudrait que s’installe entre eux une autre relation.
Le soir, après diner, son mari installé devant la télévision, elle se demande quel prétexte elle pourrait utiliser pour sortir, descendre les quatre étages, longer la rue jusqu’au pont et voir s’il est rentré.
En fumant à la fenêtre, elle pense qu’il faudrait qu’elle trouve la force de quitter son mari. Mais c’est comme s’il n’y avait rien de pire pour elle que d’être seule. D’avoir à expliquer comment elle sait qu’il ne l’aime pas en dépit de ses allégations. Dans sa propre famille, elle passe pour une femme compliquée, exigeante et, en définitive, présomptueuse. Ce mari est une chance pour elle, lui dit-on.

Le froid arrive. Elle évalue de loin l’épaisseur de son duvet et pense qu’elle pourrait lui apporter une couverture plus épaisse.
Elle n’a jamais croisé son regard ni entendu le son de sa voix. Elle ne sait pas s’il parle la même langue qu’elle.
Elle ne croit pas qu’il l’a distinguée dans le flux des gens pressés qui passent chaque jour devant lui.
Un matin, le froid est vif, une fine neige recouvre les trottoirs. Il n’est plus là. Désorientée, elle s’arrête quelques instants. Le lendemain, elle court presque le long de la rue, l’anxiété lui vrille la gorge. Elle arrive essoufflée, la place est occupée par un homme avec deux chiens.
Elle achète du tabac, roule deux ou trois cigarettes comme elle l’a vu faire, fume longuement à la fenêtre le soir.
Elle s’enroule dans la couverture qu’elle a achetée pour lui et s’endort dans le canapé. Elle ne sait pas ce qu’elle éprouve, mais un nouveau sentiment est là.
Le matin, après le départ de son mari, elle verse du café lyophilisé dans une tasse d’eau et le boit lentement, toujours enroulée dans la couverture. Elle n’est pas pressée, elle vient de perdre son travail.
Elle sort la journée, habillée d’un survêtement, flâne sans but, distribue de la nourriture et des pièces de monnaie aux personnes qui vivent dans la rue.
Elle le revoit un matin de printemps alors que le souvenir qu’elle a de lui est resté ancré en elle, qu’elle n’a toujours pas oublié la peur qu’elle a ressentie au moment où il est parti.
Il est installé à la même place, ses cheveux sont plus longs et il porte un nouveau gilet de laine. Il a l’air en bonne santé, semble toujours impassible, solide, presque inaltérable.
Elle comprend qu’elle aime sa façon d’être, son détachement, l’impression qu’il donne de se suffire à lui-même.
Elle voudrait lui parler, mais ne sait pas comment l’aborder.
Elle profite d’un voyage de son mari pour descendre dans la rue le soir. Elle lui tend une boite de biscuits, les mêmes que ceux qu’elle a vus à travers son sac en plastique. Assis sur son duvet, il cesse de lire le journal et lève les yeux vers elle.
Elle apprend qu’il s’appelle Daniele, il est italien et a été expulsé de la ZAD de notre dame des landes. Il dit qu’il y retournera bientôt avec un vrai projet qu’il est en train de mûrir. Il parle avec un fort accent. Elle l’écoute avec l’impression de basculer dans un univers tour à tour angoissant et libérateur.
Elle discute avec lui un long moment. Puis de plus en plus souvent le soir et une partie de la nuit. Le projet de Daniele est devenu le sien. Elle a du temps maintenant, son mari est parti.
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Safia Salam · il y a
Peu à peu, ce n'est pas toujours facile de vivre libre...
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VERONIK DAN · il y a
Deux êtres, seuls et qui se découvrent. Très beau récit plein de sensibilité.
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M. Iraje · il y a
De la sobriété dans ces destins croisés.
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Flore Anna · il y a
Je suis passée relire...
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Françoise Cordier · il y a
S'intéresser aux autres, communiquer pour vivre mieux.
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Marie Juliane DAVID · il y a
C'est vrai !
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Atoutva · il y a
Une complicité entre deux êtres que tout devrait séparer. Une situation d'aujourd'hui bien décrite.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Larguer Les amarres... Et aller ! Il y a des idéaux cachés de partout... Sa famille la trouvera moins compliquée. Chouette texte.
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Gilles De Bert · il y a
Beau récit, accrocheur, jamais ennuyeux. Lorsque l'on a tout ou presque, il nous manque la liberté. j'ai aimé.
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Je suis Vraiment désolée · il y a
J'aime et je soutiens

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