L'homme coupé en deux

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Ce personnage de Pagnol me touche, car il a autant de talent pour réussir sa vie amoureuse, que moi pour écrire  [+]

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Samedi matin, je faisais des courses quand, en levant la tête, je vis Adrien qui venait droit sur moi. Il poussait un landau, une jeune femme blonde marchait à ses côtés. J'étais sous les arcades de la place du Capitole, je me suis réfugié derrière un pilier comme lorsque je me cachais derrière une voiture pour tenter de l'apercevoir à la sortie de l'ENAC. Depuis qu'il est père, il a un peu forci, il s'est laissé pousser la barbe, je trouve que ça lui va bien. Quand il est passé à ma hauteur, j'ai failli m'avancer, si je ne l'ai pas fait, c'est que mes jambes ont une fois de plus refusé d'obéir. Aurait-il fait mine de ne pas me connaître ? M'aurait-il insulté ou aurait-il dit l'air légèrement embarrassé : « Angèle, je te présente mon père ? » Je ne le saurai jamais. Je suis rentré dans le bar où j'ai mes habitudes. Quand il m'a aperçu, le serveur m'a dit d'un air inquiet :
— Ça ne va pas, vous êtes bien pâle ?
— Je viens d'avoir une apparition, lui ai-je répondu en voulant faire de l'esprit pour couper court à ses questions.
Il a hésité, puis il m'a demandé ce que je prenais, j'ai dit un whisky bien tassé. Quand il me l'a apporté, il n'a pu s'empêcher de s'exclamer en souriant :
— Ah, vous avez meilleure mine qu'en entrant !
— J'avais à ce point une sale gueule ?
— Franchement oui, j'ai bien cru que vous alliez vous écrouler à mes pieds...
*
Quel choc d'apercevoir son fils et de ne pas avoir le courage d'aller vers lui. Si je n'ai pas bougé, c'est que je redoute de l'entendre me traiter de pédé, de salaud. Ne me sentant pas capable de rester seul, je suis allé dormir chez Claude. Dans la nuit, j'ai fait un rêve étrange. Le téléphone sonnait, quand je décrochais, Adrien au bout du fil me demandait de venir chez lui faire la connaissance de sa compagne et de sa fille. Quand je sonnais à la porte de l'appartement, j'entendais des éclats de rire, j'insistais en appuyant de toutes mes forces sur la sonnette, mais les rires s'amplifiaient couvrant la sonnerie. Au bout d'un moment, découragé, je repartais, les rires me poursuivaient dans l'ascenseur, dans la rue, et jusque dans ma voiture...
— Tu as eu un sommeil très agité, m'a dit Claude au réveil.
— Comme à chaque fois que je rêve d'Adrien, lui ai-je répondu.
Il m'a alors conseillé de poster la lettre que j'avais écrite quelques jours auparavant. Je l'ai relu de retour chez moi :

Adrien mon petit,
« Ton absence remplit ma vie et la détruit ! » Oh, ce n'est pas de moi, c'est une réplique d'un film de Pedro Almodovar que j'ai vu à sa sortie il y a environ quatre ans, dont je ne saurais dire le titre. Je trouve qu'elle résume parfaitement ma vie sans toi.
Je vais t'expliquer les choses telles qu'elles se sont réellement passées. J'ai eu une aventure avec un homme sans le vouloir vraiment, si elle n'a duré que trois mois, tu connais l'étendue des dégâts qu'elle a occasionnés. Je veux que tu saches que malgré son côté sordide, cette aventure m'aura permis de découvrir mon homosexualité. J'aurais pu la nier, la cacher à ta mère, lui dire que je l'avais trompé avec une femme, j'ai préféré assumer ce que je suis, sachant qu'en avouant cela je ne pourrai pas revenir en arrière.
L'éloignement que tu m'imposes n'a en rien altéré mon amour pour toi, au contraire il m'a permis d'en mesurer toute l'importance, et de réaliser que sans toi je suis un homme coupé en deux.
Ce père avec qui tu aimais tant faire des câlins quand tu étais petit, puis à l'adolescence, faire du vélo et courir dans les bois le dimanche avant que tu ne te prennes de passion pour les avions, était déjà homo, et il n'a jamais eu un geste déplacé envers toi. Tes grands-parents maternels, ta propre mère vantaient unanimement mes qualités de père.
Je pense qu'à vingt-six ans, tu es en âge de comprendre qu'on ne choisit pas sa sexualité, qu'elle est acquise dès la naissance, peut-être même avant, que l'on ne décide pas d'être homosexuel et qu'il ne sert à rien de se voiler la face quand on le découvre, même tardivement.
Je sais qu'il y a un an tu es devenu père d'une jolie petite Lisa, j'espère faire sa connaissance un jour. Je ne t'en veux pas de ne pas m'avoir prévenu de sa naissance, je comprends que tu n'es pas seul, qu'il y a ta compagne, ta mère, tes grands-parents maternels, et j'ai conscience d'être devenu un père encombrant.
Je te demande de me pardonner pour le mal que je t'ai fait ainsi qu'à ta mère.
Je t'embrasse, mon petit, en espérant que cette fois tu répondras à ma lettre.
*
Je l'ai postée ce matin en allant travailler... Si comme les précédentes elle reste sans réponse, je me raccrocherai une fois de plus aux paroles prononcées par le docteur Arnaud lors de notre première rencontre en me raccompagnant :
— Monsieur Davin, la trithérapie vous permettra de voir grandir vos petits enfants.
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Mirgar Dudou · il y a
Beau traitement d'un sujet délicat qui ne devrait plus l'être.
Mirgar Dudou

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Gali Nette · il y a
Merci pour votre aimable commentaire.
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Virginie Denise · il y a
J'aime la sensibilité de vos mots et la façon dont vous traitez ce sujet (qui je l'espère un jour n'en sera plus un).
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Gali Nette · il y a
Merci, votre commentaire me touche beaucoup.
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Joëlle Brethes · il y a
Terrible chute après un texte où l'homosexualité est traitée avec délicatesse en pointant la cruauté du regard de certaines personnes.
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Gali Nette · il y a
Il y a encore beaucoup de pays où l'homosexualité est un crime passible de la peine de mort. Merci d'être passée me lire et d'avoir laissé ce commentaire.
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Marie Guzman · il y a
Je me souviens de ce texte fort
Ravie de renouer le contact avec ce plaisir de lecture
Merci de votre abonnement sur ma page 🌷

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Françoise Cordier · il y a
Ravie de vous avoir découvert par l'intermédiaire d'un autre lecteur. Un beau texte par le style et par l'histoire émouvante. C'est en effet difficile de faire reconnaître sa différence dans la société, mais vis à vis de la famille et plus encore des enfants, cela demande un tel courage et un tel amour ! Dommage que le jury n'ait pas été touché mais beaucoup de lectrices et lecteurs l'ont été, c'est le principal.
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Gali Nette · il y a
Merci d'être passée me lire et d'avoir laissé ce commentaire si pertinent. La situation décrite dans ce texte peut déranger certaines personnes, d'où peut-être la décision du jury ?
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Randolph B. · il y a
Un texte fort ! Quelle que soit la différence, c'est toujours l'Autre.
Je (me) répète souvent: aime ton prochain, aime ton lointain.

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Gali Nette · il y a
Merci de votre commentaire ô combien adapté, mais il reste beaucoup de chemin à faire pour certains....
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Martyne Dubau · il y a
Dur et tendre à la fois , un beau texte !
on ne choisit pas ce que l'on est , on peut l'assumer mais le regard des autres est un juge insensible !

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Gali Nette · il y a
Oui, toute la difficulté d'assumer une différence comme celle-ci réside dans le regard des autres à plus forte raison quand il s'agit de son enfant. Merci d'être passée lire ce texte, et d'avoir laissé ce message pertinent.
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Daniel Nallade · il y a
Un texte émouvant !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Mon soutien pour ce texte émouvant.
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Gali Nette · il y a
Merci d'être passé me lire et d'avoir trouvé ce texte émouvant.
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Fred Panassac · il y a
Mon J’aime précédent a été englouti par les pirates, je reviens en poser un, même si cela n’est pas pour le Prix, c’est pour dire que j’ai aimé.

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