L'homme à l'oiseau

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Née en 1990 à Paris, mes fictions courtes oscillent entre fragments de la vie quotidienne dans une galerie d'art (Le manteau de vison (Magazine littéraire Le Bruit qui court, été 2018) et petits  [+]

Image de Été 2018
« Regarde, on dirait qu’il est vivant. J’ai eu peur... J’ai cru que quelqu’un surveillait la galerie. » L’homme à l’oiseau entendait régulièrement ces commentaires, ou des variantes. Les visiteurs se ravisaient. Ils ricanaient. « Je suis bête » ou « tu es bête ». « C’est une sculpture de L. On l’avait vue au printemps, dans un château. Tu te souviens ? C’était superbe. » « On dirait du Camille Claudel. Pas la manière, mais la force. » Parfois, le promeneur ne connaissait pas la sculptrice. Parfois, il n’aimait pas son travail. Mais la surprise, le sursaut et le soulagement étaient identiques.

Le bruit mat de la porte et la dernière tonalité de l’alarme se firent entendre. L’homme à l’oiseau se leva de son tabouret. Il déambula entre les socles. Il réajusta quelques cadres de guingois. Il savourait le silence. Pendant les horaires d’ouverture, la galerie bruissait de conjonctures : « Elle doit être torturée la sculptrice quand même, pour faire des personnages pareils » ou encore « Elle a dû beaucoup voyager. Je suis sûre qu’elle a été en Afrique. On sent l’inspiration tribale. Elle est peut-être africaine d’ailleurs... C’est quoi son nom déjà ? » Des curieux se demandaient à quelle époque l’homme oiseau appartenait. XXIe siècle ? Préhistoire ? Moyen-Âge ? « On se croirait dans Game of Thrones ! » ou « Il ne te fait pas passer à Avatar ? ».

Certains s’interrogeaient sur la technique : « Comment parvient-elle à les faire cuire ? », « Quelle est la taille de son four ? », « Comment peut-elle se passer de structure ? ». Les céramistes en herbe s’échangeaient des conseils, des astuces. Ils tentaient de disséquer la recette. Ils débattaient de fournisseurs et de degrés Celsius.

Les plus téméraires touchaient l’homme à l’oiseau. Ils effleuraient ses doigts fins, ses paupières closes et son nez un peu fort. Ils caressaient le col de sa chemise. Les enfants lissaient le plumage du volatile. Ils avaient envie de lui confier leurs secrets. Les parents des bambins surgissaient rapidement. Ils faisaient reculer leur progéniture. Leur œil inquiet était tourné vers la galeriste. « On ne touche pas, on regarde ». Ou son équivalent : « On touche avec les yeux, on a dit. » Mais l’homme à l’oiseau se devait d’être honnête. Il était aussi témoin de l’indifférence : « Est-ce que tu crois qu’ils ont des toilettes ? ».

Les doigts musclés de L. avaient longtemps malaxé l’homme à l’oiseau. Ses souvenirs étaient précis. L’argile avait pris vie, boudin de terre après boudin de terre. Le geste était ferme, puissant. L’homme à l’oiseau en portait les empreintes. Il aimait ses marques. Il se rappelait aussi du tour de potier, des briques de l’atelier et de l’agacement de l’artiste lors des visites. « Je travaille. » 

En le massant, L. lui avait parlé de sa famille, de sa tribu. Elle lui avait décrit les transhumances, les traversées. Les chariots avançaient lentement. Ils transportaient des hommes, des femmes, des enfants et, de temps en temps, quelques poules ou un chien au flanc maigre. La tribu s’agrandissait sans cesse. Adam, aux galoches usées, jouait de l’accordéon. Il fumait une cigarette, le regard au loin. Sara caracolait sur le dos d’un cochon à la panse ventrue, sous le regard d’Esther qui ramassait des fruits, une corbeille en osier sur le dos. Les voyageurs n’emportaient que quelques accessoires usuels. Ils ne s’encombraient jamais. Ils n’avaient pas ce luxe. La sculptrice avait aussi évoqué le patriarche. Il marchait en tête et il menait le groupe inlassablement. La destination importait peu. Seul le cheminement avait de l’importance. Être en mouvement. Ne jamais s’arrêter.

L’homme à l’oiseau avait aussi entendu des contes et des légendes. Ils étaient échangés par la tribu, regroupée autour du feu. Il était question de malédictions, de chamans et de faunes. Certains prétendaient avoir croisé ces êtres mi-homme, mi-bête. D’autres se remémoraient des histoires de diables, d’envoûtements et de potions. Ces fables avaient été répétées de nombreuses fois. Les rebondissements et les dénouements étaient éventés depuis longtemps. Mais la tribu écoutait avec plaisir. Les mots du conteur la berçaient. Les péripéties la rassuraient.

Les nomades étaient partis de la galerie depuis plusieurs mois. Ils manquaient à l’homme à l’oiseau. Il n’avait rien à échanger avec les individus en bronze, planqués derrière une vitrine. Il s’en méfiait, même, depuis qu’il avait surpris cette bribe de dialogue : « Moi je préfère le bronze, c’est du solide. C’est de la vraie sculpture. Avec une côte sûre. Laissons la terre aux potiers et aux bonnes femmes... » Ce n’étaient pas les seuls arguments des détracteurs de L.. « Ses mains sont un peu disproportionnées, quand même. Et ses pieds. Tu as déjà vu des pieds pareils ? Digne d’une créature de Frankenstein. La sculptrice pourrait prendre des cours d’anatomie. Franchement. Et on l’expose. C’est un scandale. ». Il y avait aussi le lapidaire, mais sans appel, « Je ne pourrais pas vivre avec ». Parfois, l’interlocuteur complétait : « C’est clair. T’as vu leurs trognes ? Un vrai musée des horreurs. Un nid à cauchemars. On y va ? »

Le bruit mat de la porte et la tonalité de l’alarme se firent entendre. L’homme à l’oiseau soupira. Il lança un regard noir aux bronzes et regagna son tabouret. Une nouvelle journée commençait à la galerie.

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