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L'histoire de mon arbre

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SaintMay

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À l’école, la maîtresse d’école nous demanda un jour de dessiner un arbre. Peu importait l’espèce, mais il fallait le faire de manière soigneuse, ne pas oublier les racines, le tronc, les branches, le feuillage. Peut-être même d’y accrocher des fruits.
L’idée de dessiner, dans mon cas plutôt d’esquisser quelque chose qui ressemblerait au loin à un arbre, m’intimida. Je n’étais point doué pour ce qui relevait de l’artistique ou de l’esthétique, tous mes essais convergeaient vers de croquis disgracieux et dont le sujet était méconnaissable. En voulant partager avec la maîtresse mon refus ferme, elle s’écria :
« Tous les autres le font ! Pourquoi ne peux-tu jamais faire comme eux ? »
La couleur de son visage vira au rouge écarlate, ses cheveux se hérissaient, sa voix était montée dans les aigus. Je succombai à son autorité par simple crainte de voir sa tête de tomate éclater et les pépins s’accrocher sur les murs de la pièce. De plus, je portais une chemise toute blanche...
Je me consacrais tant bien que mal à la création d’une représentation d’un arbre. Je commençai par dessiner deux lignes courbées, un peu parallèles. Il s’agirait de mon tronc, cela me donnerait au moins un point de départ, pensai-je. Mes deux lignes s’éparpiller en bas, et je me mis à griffonner des racines. Or, celles-ci ressemblaient plutôt à une chaîne de triangles isocèles, l’un à côté de l’autre, très pointues et trop mathématiques. J’y ajoutai quelques herbes touffues, d’aspect assez abstrait, qui devaient divertir de la rigueur de mes racines.
Pour donner un côté plus naturel à mon arbre, je décidai de tracer l’écorce. Pour donner un côté plus naturel, je crayonnai un trou, à mi-hauteur du tronc. Mon trou ressemblait davantage à une oreille qu’un chirurgien saoul aurait greffée sur l’arbre au lieu de son patient. Je songeai pendant quelques instants à un arbre à ouïe.
Enfin, je continuai mon croquis. De là, des lignes retombaient vers les racines et se dressaient jusqu’au bout de mon tronc. Elles donnaient un aspect de tronc ridé et fissuré.
J’avais à peine commencé à esquisser des lignes filiformes qui auraient dû représenter les branches de mon arbre, que la maîtresse piailla :
« C’est fini ! Déposez tous vos crayons ! »
J’étais égaré. Mon arbre n’était pas encore fini ! J’en perdais la tête lorsque je vis les dessins de mes camardes : leurs arbres étaient plus beaux que le mien, ils avaient des racines qui ressemblaient à des racines, un tronc qui ressemblait à un tronc et des branches qui plus que des lignes minces. Quelques-uns avaient même dessiné un feuillage et des fruits
Mon « dessin » était voué à l’échec. Il me paraissait tout dénudé par sa simplicité.

J’étais affolé à l’idée qu’il serait évalué et noté, comme était d’habitude toutes les tâches que la maîtresse nous confiait. Mais sa grande bouche s’ouvrit :
« Maintenant racontez l’histoire de votre arbre. »
Une lueur d’espoir ! J’avais toujours préféré les mots. Les mots me sauvaient, tels une bouée, de ma noyade artistique.
Je m’élançai avec ferveur dans l’histoire de mon arbre, expliquai pourquoi mon arbre était tel que je l’avais dessiné. Les phrases fleurissaient sur ma feuille blanche.
Lorsque la maîtresse nous ordonna à nouveau de déposer nos stylos, que le temps était écoulé, j’étais fier. J’étais fier de ce que j’avais réussi de concevoir en si peu de temps.
Mes copains, eux, ils racontaient l’histoire d’un cerisier planté dans le jardin de leur grand-mère auprès de laquelle ils passaient leur été, ou encore d’un chêne qu’ils avaient vus en forêt lors d’une balade avec leurs parents. L’histoire de mon arbre était un peu différente. J’avais écrit :
« Mon arbre est un arbre comme tous les autres, ou presque. Malheureusement, ses branches sont trop fines et il n’a pas de feuilles. Mais mon arbre ne se laisse pas décourager. Il a toujours rêvé d’être un pommier. Un jour, il se déguise d’une robe de feuillage et s’enjôle des bijoux de fruits. Son déguisement n’est visible que pour lui. »

Le lendemain, la maîtresse nous rendit le « devoir ». Elle appela mon nom, puis s’arrêta tout net. Je vis sa tête se métamorphoser en tomate, comme la veille.
« Je crois que tu n’as pas compris l’exercice » me dit-elle d’un air agacé. Peut-être. Ça n’aurait pas été de ma faute, pourtant, mais de la sienne puisqu’elle n’aurait pas bien expliqué ce qu’il fallait faire. Je le lui dis franchement, sans hausser le ton, calmement et avec beaucoup de naïveté. Elle s’affola et me punit pour « comportement irrespectueux envers un adulte. » Ma punition fut accompagnée d’une lettre que je devais rendre à mes parents, témoignant de l’incident qui avait eu lieu.
Le soir venu, je présentais la lettre à mes parents qui la lurent attentivement. J’avais toujours été de l’avis que mes parents étaient plus intelligents et compréhensifs que la maîtresse, ce qui était vrai. Ils me demandèrent de leur montrer le dessin. Je l’apportai et leur lit l’histoire qui l’accompagné à voix-haute.
Ils disaient que l’histoire témoignait de mon esprit créatif et de mon imagination débordante, ce qui était rare pour un gosse de mon âge. Pourtant, ils me prièrent de rédiger la punition pour le simple plaisir de la maîtresse. Sa tête de tomate exploserait cette fois, ils en étaient convaincus. Mais ils me rassurèrent que ce n’était pas moi qui n’avait saisi l’exercice, mais la maîtresse qui n’avais compris mon histoire.
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