L'heure bleue

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Regardez cette ancienne photo, c’est le chat que notre mère aimait, un beau chat blanc angora, aux yeux bleus. Elle le tient toujours contre elle, le caresse de ses doigts osseux. Notre mère ne nous a jamais caressées autant Chloé et moi.


Pendant la journée, notre mère dort, allongée sur le grand lit de sa chambre, le chat à ses pieds. Il ne faut pas la réveiller, nous répète-t-elle, elle est très fatiguée. C’est notre naissance qui l’a fatiguée nous dit-elle. Pourquoi a-t-elle eu des jumelles, soupire-t-elle ? Les enfants c’est tellement ingrats...



Le soir, Chloé et moi nous nous cachons derrière les lourds rideaux du salon.Des rideaux épais, en velours pourpre. On se cache derrière, seuls nos pieds dépassent. Notre mère nous attrape avec ses mains à travers le rideau. Elle crie : « Estelle, Chloé au lit ». Le jeu est déjà fini. Elle part se coucher avec le chat. Ce soir encore, nous n’auront pas de caresses.


La nuit est venue, noire, effrayante. Pour traverser la nuit, il nous faut retrouver des souvenirs qui nous font du bien. Un jour, Chloé a vu une photo de notre père. Une vieille photo, toute petite, en noir et blanc. Notre père, revêtu un uniforme beige auquel sont accrochées trois médailles. Il porte un beau képi et son regard porte au loin. Nous cherche-t-il ? Un jour peur-être, il viendra nous voir. Lui aussi ne voulait pas de jumelles, il ne voulait pas d’enfant d’ailleurs .Moi je dis qu’il a trouvé du travail au Brésil. Quand il sera devenu riche, il reviendra à la maison.



La nuit, en secret, on allume la télé, les programmes sont tous terminés. Il est tard, notre mère dort déjà. Sur l’écran bleu, de la neige tombe sans s’arrêter. c’est l’heure bleue. Bientôt le salon sera recouvert d’un épais tapis de neige et les flocons viendront nous recouvrir. Il n’y a que Chloé et moi pour traverser l’heure bleue. Montrant l’écran de télé à Chloé, je lui dit : « Regarde, c’est l’heure bleue ! » A ce moment-là, plus rien ne pouvait nous atteindre.



Un jour notre mère a disparu. Elle est partie, emportant le chat avec elle. Dorénavant il n’y a plus que nous deux dans la maison. Le soir, dans le salon ,on attend « l’heure bleue ». Puis, Chloé vient dormir dans mon lit. On est serré mais au moins on ne craint rien. Chloé pleure tous les soirs. Elle me dit que notre père et notre mère ne veulent pas de nous parce qu’on est jumelles. Mais je sais bien qu’ils ne reviendront jamais mais je ne dis rien à Chloé. Alors, j’attends « l’heure bleue » . puis la neige m’entraîne dans le sommeil.



Il y a une dame, Madame Desarte, qui vient nous aider. Elle fait les courses, nous prépare des repas. De temps en temps elle vient faire du ménage...



Et puis, il y eut ce jour que je n’oublierai jamais.Quand je me suis réveillée, Chloé n’était plus dans le lit, à mes côtés. Je me suis levée pour aller la chercher. Elle n’était pas dans sa chambre non plus. Je suis allée dans le salon. C’est là que je l’ai vue, étendue au sol sur le tapis. J’ai attrapé son bras mais elle ne bougeait pas. Quelque chose en elle avait changé. Des petites pilules bleues restaient accrochées au coin de ses lèvres. Je l’ai secouée fort mais elle ne bougeait plus Les boîtes vides de somnifères traînaient sur le tapis...



J’ai compris que c’était grave alors j’ai appelé Madame Desartes. Quand elle a vu toutes les petites pilules bleues, elle a appelé une ambulance.
C’est ainsi que je me suis retrouvée seule dans cette maison. C’est là que je pleure, mais il n’y a personne pour voir mes larmes.



J’ai peur.
Souvent le soir, je me cache derrière les rideaux. Je voudrais qu’ils m’étouffent, alors je presse le rideau contre mon visage puis j’arrête de respirer. Je sais bien que personne ne viendra me chercher. Mais moi, j’aimerais disparaître de cette maison, partir très loin et retrouver Chloé.



Madame Desartes me dit que mes yeux ne regardent plus rien, que je regarde dans le vide, que je suis absente.
J’ai mal partout. Chloé est si loin de moi. Le soir, seule dans la maison, j’attends « l’heure bleue ». A travers les flocons de neige qui tombent, j’aperçois le visage de Chloé. On dirait qu’elle dort. Alors je ferme mes paupières pour garder son visage, puis je m’endors sur le canapé du salon.



Mon ventre n’est qu’un trou énorme, un trou que mes larmes vont remplir. Peut-être qu’en me rapprochant tout près de l’écran, là, encore plus près, la neige me recouvrira entièrement. Je ne vais plus bouger.



Les flocons de neige tombent, froids, dans une fausse douceur qui ressemble au bien-être. Chloé me voit, j’en suis sûre, comme je suis sûre qu’elle m’attend. La voilà qui me regarde à travers l’écran bleu. Et cette neige qui ne cesse de tomber...Bientôt, au creux de la nuit, je traverserai l’écran et je rejoindrai Chloé pour toujours.

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