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L'expérience

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Gérard Le Gal

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Je suis aux aguets. Le vent se lève brusquement. Les feuilles se mettent à trembler. Le tonnerre gronde à l'horizon. Une porte claque. Je ne sais plus si je dois bouger ou crier. J'ai peur. Je ne sais pas encore ce qu'il va m'arriver. Je sais bien qu'ils finiront par me retrouver. Pourquoi moi, pourquoi maintenant ? Qu'ai-je fait pour mériter tout ça ?
Je me souviendrais longtemps de ce jour, le premier novembre, où je me rendais à l'enterrement de mon oncle, je fus abordé par deux individus : Gabriel Pairaine ? Oui ? Veuillez nous suivre, Brigade des vies ! Ils me montrèrent une carte barrée des deux bandes noires et or du Parti. Mais , je ne vais pas pouvoir vous suivre balbutiai-je, je dois me rendre à l'enterrement de mon... Il n'y a pas de discussion possible me dit le plus grand des deux et en plus c'est certainement le bon moment me dit l'autre. Le plus grand foudroya son collègue d'un regard noir et mit fin à ce qui semblait être une plaisanterie que seuls, ils semblaient comprendre. Je dus me rendre à l'évidence, il n'y avait pas d’échappatoire, quand le Parti vous appelle, il faut obtempérer !
Je fus conduit dans un immeuble à l'architecture stalinienne et suivis les deux agents de la Brigade des vies dans un dédale de couloirs. On me fit patienter sur une chaise en fer inconfortable. Je me demandais bien ce qui me valait cette convocation. Je m'étais toujours contenté de ce que j'avais et n'aspirais à rien de mieux qu'à ma tranquillité. J'étais un homme ordinaire et laissait aux autres leurs rêves de démesure et le soin de diriger le monde. Après quelques heures d'attente, on me fit pénétrer dans le bureau du Gouverneur général de district. Je me tenais debout tandis que le petit homme, drapé dans son uniforme ceint du Grand Cordon noir et or me scrutait de ses petits yeux inquisiteurs. Monsieur..., il scrutait ses notes, Pairaine, soyez fier, vous avez été choisi par le Parti pour une expérience des plus importantes. Il ferma les yeux d'un air de contentement. Trouvant le temps de la réflexion un peu long, je me hasardai à poser une question. Pourrais-je en savoir un peu plus sur cette...Il claqua ses mains manucurées sur le bureau et cracha sa réponse, hélas, non ! Allez, dégagez et faîtes au mieux pour le bien du Parti !
Je fus transporté au Centre de Traitement. On me fit déshabiller. On me décontamina et me fit enfiler une blouse rêche, puis on me brancha toutes sortes d'électrodes sur le cerveau. Je perdis rapidement connaissance et me réveillai quelques heures, jours plus tard dans un hôpital du district.
J'étais entouré des plus hautes sommités du Parti, de quelques chercheurs et de deux infirmières. Tout s'est très bien passé, me dit un homme à forte corpulence, nous allons pouvoir démarrer l'expérience. Je suppose que je n'aurais pas d'autres explications. Tss, tss, ne posez pas trop de questions et contentez vous de vivre, si je puis me permettre ! Tous les membres du Parti, réunis autour de mon lit éclatèrent de rire à l'unisson.
A peine avais-je franchi les portes de l'hôpital qu'une voiture me heurta de plein fouet. Je fis un roulé-boulé sur le pare-brise et me retrouvai sur le trottoir. Je fus entouré d'une foule de badauds parmi lesquels je reconnus l'un des chercheurs qui prenait des notes sur un carnet. Deux passantes serviables me remirent sur pieds et je continuai mon chemin quelque peu groggy.
Les jours passaient. J'avais repris ma petite vie ordinaire et mon travail à l'usine de retraitement des déchets radioactifs. Je rentrai tous les soirs dans mon studio attribué par le Parti. Je n'avais pas beaucoup de contact avec les voisins car depuis que le Parti était arrivé au pouvoir, il régnait dans le district comme une atmosphère de paranoïa. Les voisins n'osaient plus se confier et tous se regardaient d'un air suspicieux. Chacun se demandait à quel moment et qui allait le dénoncer. Les règlement de compte et les exécutions étaient devenues habituelles. La violence était devenue banale. Les citoyens stressés et frustrés par les mesures iniques mises en place par le Parti devenaient nerveux. Un soir, tandis que je rentrais chez moi, je fus bousculé par un ivrogne qui me prit à parti. J'eus beau m'excuser et minimiser l'incident rien n'y fit. Ses années de privation et de frustration avait fait naître en lui une rage inextinguible. Il sortit son arme et me mit en joue. Je le suppliai de ne rien tenter quand surgit de nulle part, un agent du Parti, que j'avais déjà entraperçu à l'hôpital, qui l'encouragea à m'abattre. Le pauvre type tira et je fus projeté en arrière par la force du projectile. Mes voisins de palier, affolés par le bruit, intervinrent et me tirèrent vers mon studio. J'eus juste le temps d'apercevoir l'agent du Parti sortir un carnet et prendre des notes avant de m'évanouir. Ma blessure saignait abondement. Une infirmière qui habitait l'immeuble me procura les premiers soins. Vous avez de la chance, vous devriez être mort, la balle a perforé le poumon ! Je fus à nouveau transféré à l'hôpital où je fus soigné. On me soumit à nouveau à une batterie de tests et je fus remis dehors.
Je vécus les mois qui suivirent comme dans un cauchemar . J'échappai de justesse à un incendie, un accident de voiture, je frôlai la mort lors d'une émeute et j'eus plusieurs accidents domestiques. Je commençais à me demander si je n'allais pas prendre un abonnement à l'hôpital du district ! Je ne savais plus que penser. D'un côté je remerciai mon karma de me faire échapper à des morts certaines et de l'autre je culpabilisais car j'avais le sentiment de semer la mort partout où je passais ! De plus, j'avais la pénible impression d'être surveillé en permanence. Chaque fois que j'échappais par miracle à un accident, il me semblait entrapercevoir un membre du Parti qui prenait des notes dans un carnet ! Je devins paranoïaque et décidais de ne plus me rendre aux convocations mensuelles des médecins de l'hôpital. Deux agents du Parti vinrent me chercher et me poussèrent sans ménagement dans l'escalier. Je fus reconduis à l'hôpital où un médecin me signifia que l'on allait passer à la deuxième phase de l'expérience. Je savais qu'il n'était pas la peine de poser de questions. Je fus transporté dans un Centre de rééducation et soumis à toute une série de tortures, plus dégradantes les unes que les autres. Puis je fus transféré dans une cellule et soumis à un jeun strict. Après quelques mois de ce régime, mon corps meurtri et affamé ne ressemblait plus qu 'à une loque humaine. Je n'avait qu'une envie, celle de mourir. A quoi rimaient toutes ces souffrances ? J'étais régulièrement transporté vers l'infirmerie où j'avais la visite d'un médecin qui semblait-il, se contentait de vérifier que je restais en vie.
Les mois passaient. Détruit par tant de souffrances, je me mis en tête de m'évader. Je me souvenais d'avoir lu dans un roman, d'avant la purge, qu'un des héros avait réussi à s'échapper dans un cercueil en se faisant passer pour mort. Après des semaines d'observation, d'écoute, de tractations et de corruption, je finis par me glisser dans un cercueil pour en finir avec cette expérience.

Peu m'importe de vivre ou de mourir je peux les entendre, ils arrivent, ils vont sonner l'hallali, je peux sentir sur moi comme une odeur de sang. J'entends des portes qui claquent, les rafales de mitraillettes et les rires des soldats. Soudain, le couvercle du cercueil est arraché. Deux soldats me font face avec leur mitraillette. Je hurle : tuez-moi, finissons-en, laissez moi mourir en paix ! Ils partent tous les deux d'un grand éclat de rire et se retourne vers le gouverneur général.
L'expérience est-elle concluante, demande-t-il à l'aréopage de chercheurs qui l'entoure ?
je vocifère en prenant tout le monde à témoin : Achevez-moi ! Mais vous n'avez rien compris, me rétorque un chercheur, vous avez été choisi pour la nouvelle expérience, vous êtes condamné à vivre !

PRIX

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Gérard Le Gal · il y a
Merci Pascal, j'y go !
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Pascal Gos · il y a
un humour grinçant comme j'aime. Je vous découvre et m'abonne.
je vous invite à déguster mon hamburger de Noël
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Samia.mbodong · il y a
condamné à vivre, oui c'est étonnant.
condamné à souffrir peut être, condamné à vivre les pires choses.
C'est marrant cela mefait presque penser à l'époque actuelle.
Bravo et merci.

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Gérard Le Gal · il y a
Merci Samia
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Le Vrai Monde NC · il y a
J'aime bien me promener sur des publications qui "datent" un peu. Certaines m'accrochent et d'autres moins, mais j'ai adoré la vôtre ! J'adore votre style d'humour ! Une lecture plaisir comme je les aime ! "J'aime cette oeuvre" :) Si ça vous dit, ma chanson Armistice est en finale du Grand Prix hiver : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/armistice-2
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Gérard Le Gal · il y a
Merci je vais faire un tour vers l'armistice
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Gérard Le Gal · il y a
Merci Cathy ! Il y a tellement de publications qu'il est difficile de les lire toutes !
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Cathy Grejacz · il y a
Je vous découvre au hasard de mes lectures
J’ai bien accroché avec votre humour décapant. Alors je clique

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Joëlle Brethes · il y a
Relu avec plaisir (!!! ;) mais déjà soutenu !
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Gérard Le Gal · il y a
Merci Julien
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Jusyfa · il y a
Humour macabre, une histoire glaçante, mais le tout est porté par une plume de qualité, on ne lâche pas facilement la lecture , bravo !
Julien.
Si votre temps vous le permet :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Merci.

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Fara poète · il y a
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-fou-et-son-baton-magique

je vous invite à lire et à voter pour moi. je vous donne mes 5 voix.

bonne chance et bravo pour votre texte.

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