Lèvres gercées

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Chercheur de monde. Les continents bougent. Les doigts aussi. https://jinandco.wordpress.com  [+]

Image de Eté 2016
J’ai rendez-vous. Un de plus. Rasé, douché, habillé. Me voilà presque homme civilisé. Eau sur le tartan en contrebas. Ma nuit a été courte. Il a plu. Au réveil, j’étais surpris d’avoir déjà fini. Si vite. Ce matin, les idées me grattent. Pas vraiment stressé, ni même inquiet. Pas serein pour autant. Dans un pressentiment.

J’avance. Dehors. Une sortie dans le monde extérieur. Humide, sale et bruyant. Chacun avance suivant son destin des yeux. Par terre, entre les mégots et les bouches d’égout. Des passants, en soi. À la gare, c’est la même grisaille. Coloré en quelques points par les africains qui attendent. Une salle d’attente vers un ailleurs qui ne vient pas. Ils ont manqué le train et s’en moquent depuis bien longtemps. L’horloge veille. À vingt-huit, c’est le mien. Il pue le pelage d’un canidé mal famé. Bondé et sombre. Tagué et chaud.

J’ouvre mon livre qui sinue entre la Shoah, les banlieues et les islamistes, tout ça avec une touche d’Algérie. Il parle des failles du monde, de lien improbable, d’oubli, de résilience. Presque un mythe et pourtant c’est notre histoire contemporaine. Je retiens deux phrases un instant et puis il est fini. J’observe. Suis-je resté à quai ? J’avance sans vraiment savoir où et pourquoi. Ce roman je le laisse dans ce train. Le premier me suivra alors que le second continuera sa route seul. Mes rails à moi ont la longueur de mes pas.

Un rendez-vous. Un travail. Tout ça, c’est un comme prendre un train avec son horaire, son trajet et surtout un terminus. Celui-ci passe et il faut être à temps. On a eu cesse de me le répéter. Le train n’attend pas. Les wagons passent et si tu es en retard alors, toi, tu resteras sur le quai. À quai. Dans ma tête, les trains vont et viennent continuellement. Je ne m’arrête pas pour autant. Je suis toujours dans la lumière du monde. Coincé entre deux tunnels certes, mais comme les autres. Indifférent de ces passagers pressés, occupés. Obnubilés.

Avoir sa place. Refrain mille fois énoncés. Surtout, le plus rapidement possible, éviter les questions et les mauvais choix. Se mettre dans le rang. Moi, je termine tout juste mon deuxième mois dans l’errance. Un champ labouré par les questions, les doutes et la solitude. Je fantasme de Sud. Jeune au fond de moi. Je veux me confronter au monde. Affronter ma liberté. Prendre du temps sans pour autant le semer. Sable fuyant entre les doigts. Le monde et moi. Dans ce face-à-face, je veux voir ce qu’il y a de plus beau. Toucher ses immondices. Me coucher dans le néant. Pleurer dans ses efflux. Irriter mes sens. Rire, sourire et vivre. Oublier ma condition un instant et la subir la seconde d’après. Tendre une main.

C’est ça. Je veux tendre la main. Faire mon geste. Ma part. Le reste, c’est abandonner, ne plus y croire, se laisser dériver. Lâcher. Pas maintenant, pas encore, je ne peux m’y résoudre. Trop plein. Terrien à vif. Apprenti savant. Je dois toucher, m’enivrer, me perdre. Face à l’horizon. Main dans la main. Je dois écrire et pas seulement pour moi. Écrire le monde. Voyant au quotidien.

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