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Lever de brume

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Rorodator

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Son moment approche, le clou du spectacle : Maître, au centre de la piste, paré de lumière, exécute la danse rituelle qui l’invite à le rejoindre. Sous le chapiteau, l’ambiance est à son paroxysme : musique assourdissante, vivats et bravos se mêlent aux applaudissements joyeux qui montent de la foule. Les projecteurs braqués réduisent son champ de vision à un halo incandescent, barrière éblouissante au delà de laquelle il ne distingue rien. Malgré cela, il sent les innombrables regards fixés sur lui. Las, rompu par l’habitude de ce show mille fois répété, il descend mollement du podium pour gagner sa place sur scène.

Au contact du sol, une vibration sourde, profonde. Onde de choc qui le traverse et lui dresse le poil. Plus qu’une vibration, un rythme, martèlement grave, rugi du fond des âges, issu des forges de la Terre, qui fait follement battre ses tempes. Le monde qui l’entoure s’estompe, balayé par d'éclatantes sensations : soleil, instants de chasse, courses effrénées, goût de poussière, odeurs de sang, meute soudée, espaces sans fin... Liberté. Le battement tellurique s’amplifie, décuplant le déferlement de ces souvenirs ataviques, déchaînant un formidable brasier intérieur. Ivresse. Ses muscles se gorgent de sève, une puissance jusque-là bâillonnée embrase sa peau. Il redresse l’échine, relève la gueule et expose fièrement sa royale crinière. Un voile se déchire, et il prend conscience de la prison dorée dans laquelle il a toujours vécu captif. La brume qui hébétait son esprit se dissipe, dévoilant le tumulte fracassant de ses sens affûtés. Ses naseaux se dilatent et ses yeux s’ouvrent grands, comme s’ils voyaient pour la première fois. Cette renaissance lui évoque, nostalgie déroutante, un instant inconnu : juste après les averses diluviennes de la saison des pluies, la chaleur évapore en minces filets blancs l’humidité du sol, la lumière disperse la triste obscurité des nuages inquiétants et rend au paysage son lustre radieux. L’air pétille des mille parfums exhalés par la terre détrempée, la faune reprend ses droits tandis que la savane bruisse des cris enjoués célébrant la fin de l’orage. Revigorés par l’astre du jour, les membres de la troupe quittent leur abri de fortune et... repartent vivement en chasse ! L’existence offre donc autre chose que le gruau monochrome et sans saveur qu’on lui sert depuis sa naissance ? Un ailleurs se dessine par-delà le brouillard qui l’aveuglait jusqu’alors, un maelström bouillonnant d’émotions ardentes le bouleverse ; une soif impérieuse d’en goûter plus l’étreint. Gourmande, sa langue mouille son mufle, éprouvant au passage les crocs acérés. Il plante ses griffes au sol, prêt à bondir. Les tambours ancestraux résonnent à ses oreilles, l’encouragent encore à se rappeler ce qu’il est.

D’un œil aiguisé, il sonde ses compagnons d’infortune. Expression fière, stature imposante. Leurs prunelles flamboient d’une flamme nouvelle. Quelques grognements échangés lui confirment ce qu’il attendait : tous vibrent du même appel. Tous guettent désormais son signal.

Il se tourne vers Maître. Maître ? Ou barbaque à paillettes ? Cette bestiole rose ridicule, avorton misérable, le réduit à un esclavage servile depuis bien trop longtemps. À force de cajoleries, de coups de fouet, de repas faciles, de cris et de privations, il a asservi son clan et dompté la nature féroce de sa race sauvage. Non, pas dompté... Humilié ! Une vague de haine le submerge, qui transcende encore ses perceptions. Tout autour de lui, de hautes grilles en fer forgé le séparent du public émerveillé, en liesse. De quoi s’amusent-t-ils, ces voyeurs ? De sa soumission ? De son avilissement ? Qu’y a-t-il de réjouissant à observer les seigneurs du règne animal réaliser stupidement de mornes galipettes ? Viennent-ils célébrer le talent de ce Maître de pacotille, qui a aplati sans remord des siècles d’héritage redoutable ?

L’injonction de la Terre, mélodie syncopée éminente, porte en elle un message souverain : l’ère de l’Homme est révolue ! L’invite martiale s’adresse à toutes les espèces de la création, qui y répondent avec enthousiasme : feulements, hennissements, aboiements, grognements, miaulements, crissements, bourdonnements, des milliers de voix se joignent au chœur et galvanisent son chant. Emporté par l’étourdissante clameur de ce concert du vivant, qu’il ressent dans ses tripes et qui chavire son être, il lance un rugissement viscéral et carnassier. L’heure est venue d’abattre le joug imposé par ces bipèdes arrogants, qui méprisent la vie et spolient le sol !

Maître suinte de peur désormais. Il s’en délecte. Complétant la symphonie, dans un accord parfait, les lionnes se jettent sur les grilles et les font vaciller : sortir de cet enclos ne sera pas long, le gueuleton s’annonce fameux.

Majestueux, crocs au clair, il avance vers son geôlier effrayé, chétif et pathétique. Il a un message à transmettre : Gaïa a sonné le glas. La révolte a commencé.

PRIX

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Miraje · il y a
Cette vision des choses m'a donné les crocs ☺☺☺ !
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Rorodator · il y a
à s'en lécher les babines ?
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Dessine moi un mouton · il y a
bravo
je suis aussi dans la compétition avec les pierres de brume

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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte qui prend par la main jusqu'au bout. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Stéphanie Augy · il y a
Métaphore ou introspection? Toujours aussi aiguisé!
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Rorodator · il y a
Métaphore, point. Introspection ? Tu me prends pour un fauve ? Non, juste une façon de dire, en essayant de coller au thème, comme le triste spectacle des félins au cirque m'accable !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'appel de la Terre résonne et l'instinct du chasseur reprend le pouvoir !
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Rorodator · il y a
Et l'homme est rappelé à plus d'humilité ! Merci pour votre visite Patricia
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Leméditant · il y a
Un texte fort qui nous fait vivre les émotions du lion retrouvant sa nature première de fauve puissant, libre et redoutable. Intéressant et original. Il m'a manqué un peu de description de brume de lucidité .
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Rorodator · il y a
J'ai eu le même retour d'un camarade relecteur. Je n'ai pas réussi à intégrer cette part au texte, et je flirte avec le sujet sans y mettre le pied... Le jury décidera ! Merci en tous les cas pour votre passage dans mon cirque.
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