Lettre perdue dans une ruelle

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Monsieur le Commissaire,

Quand j’ai cueilli ma femme, Thérèse, c’était une très jolie rose aux pétales doux comme du velours. Durant trente trois ans de mariage, Thérèse s’est fanée perdant sa douceur comme une rose dont il ne reste que les épines. Et Dieu sait si elle pique !
Monsieur le Commissaire, je suis un homme soumis depuis de longues années. Une violence intérieure a grandi en moi chaque jour comme une mauvaise graine qui finirait par éclore en aconit tueuse. Il faut comprendre que ma vie conjugale s’apparentait à une tempête ininterrompue de vents violents. Mon cœur se trimbalait comme un petit bouchon de liège dans cette gigantesque bourrasque de haine.

Partant du principe qu’il vaut mieux un assassinat réussi qu’un divorce raté, je me suis juré de tuer Thérèse dans la nuit pendant son sommeil avec mon neuf millimètre. Elle s’est couchée à 23 heures, comme à son habitude, et j’ai patienté l’arme à la main qu’elle ronfle une dernière fois dans sa vie. Assis sur mon fauteuil, regardant une émission consacrée aux hyènes d’Afrique, j’ai attendu mon rendez-vous avec la mort en ruminant le mobile de cet assassinat. Quand les hyènes se sont jetées sur la jeune girafe que le lion avait entamée de ses crocs, Thérèse ronflait. Le lion grondait pour sauver sa proie, elle ronflait pour que je lui fasse la peau. Les hyènes ont ri sauvagement. Elles voulaient sa mort. On était tous d’accord.

L’arme à la main, je me suis introduis dans la chambre et j'ai pris mon oreiller en forme de boudin (qu’elle m’avait offert ironiquement). J’ai enveloppé mon arme dedans pour camoufler le bruit, me suis approché de sa tête (me rendant compte au passage que je ne pouvais vraiment plus la voir, sa tête) et j’ai pointé le boudin dans sa direction (tu vas voir si je vais bouder après ça, vieille emmerdeuse !). Un ronflement a grondé dans notre chambre et j’ai tiré d’un coup sec. Son ronflement s’est arrêté net quand le sang a perlé dans sa chevelure, mes jambes se sont mises à trembler soudainement. Je suis retourné m’asseoir dans le salon. Les hyènes bouffaient le girafon.

La tempête maritale a disparu subitement. Plus de vent, plus de pluie, plus de vague, plus d’énergie, plus d’envie, je me suis endormi ainsi l’arme à la main avec le programme en tête de ma journée de congé du lendemain. Emballer le corps dans un sac de couchage, le mettre dans la voiture, le jeter dans un lac avec un alibi en béton (ne surtout pas l’enterrer de crainte qu’elle ne repousse au printemps), tout nettoyer, réfléchir à ce que j’aurais pu oublier et téléphoner à la police pour signaler la disparition de cette pourriture.

La lumière du soleil me caressait le visage quand je me suis réveillé au milieu du salon. Mais ma surprise a eu l’effet d’une douche froide quand j’ai vu dans ma main un mot écrit sur un morceau de papier. Un mot de ma rose épineuse qui m’a fait accourir jusqu'à la chambre. Son corps n’était plus là, son tailleur non plus, son sac non plus. Elle semblait être partie travailler ou... me dénoncer. Monsieur le Commissaire, je n’y comprenais plus rien. Pourtant, j’étais certain de l’avoir plombée une bonne fois pour toutes. Une trace de sang sur son oreiller me prouvait même que j’avais bien visé. Mais alors ? Où était le corps ? Était-ce le Diable en personne pour survivre à ça ? J’ai été envahi d’une panique incontrôlable, me suis mis à crier, gueuler, tout en me précipitant hors de chez moi, tremblant comme une feuille, le morceau de papier à la main.

Dans la rue, déambulant sur le trottoir, une passante m’a abordé en s’inquiétant de mon état de santé (mentale) et m’a proposé d’appeler à l’aide. Les pompiers, le samu, ma femme... Ma femme ?! Je lui ai donné le mot qu’elle a lu à voix haute.
— Arrête de jouer avec ton engin, tu finiras bien par tirer un coup.
 La femme me dévisageait d’un air désapprobateur.
—  Oui, ma femme ! Téléphonez-lui ! ai-je hurlé dans la rue comme pour défier Satan.
La passante a composé son numéro (que je lui dictais lentement parce que l’on n’a pas tous les jours le téléphone du Diable) et...Thérèse a répondu ! Je lui ai arraché le combiné et l’ai entendue à mon tour.
— Qu’est-ce que tu fabriques enfin ? s’énervait-elle à l’autre bout du combiné, ce n’est pas le jour, j’ai un mal de crâne pas possible !
Je ne me rappelle plus très bien la suite sauf que je suis resté assis toute la journée sur mon canapé sans rien dire après avoir cherché quelques traces de balle perdue sur les murs de notre chambre. Thérèse est arrivée en fin d’après-midi avec un sac de cachets à prendre pour sa migraine puissance neuf (millimètres)...

Le soir même, elle ne supportait plus aucun bruit. Sa migraine agissait comme un marteau piqueur. Elle s’est couchée tôt après avoir murmuré que son médecin l’envoyait passer un scanner dès le lendemain. Peut-on voir une balle dans la tête avec un scanner ? Et si la balle s’était logée dans une cavité de son cerveau ? Je ne pouvais me confier à personne. Buter sa femme et viser une cavité, je passais pour une chèvre.

Le lendemain, Thérèse est revenue à la maison avec les résultats de son scanner qu’elle a dissimulé dans notre chambre. Elle a préparé quelques affaires pour une opération en urgence qui devait s’effectuer dans la journée. Durant son absence, j’ai cherché et trouvé le compte-rendu médical. Le radiologue y expliquait qu’une balle s’était logée dans l’os pariétal gauche sans endommager le cerveau. Un véritable miracle que la patiente ne souhaitait pas divulguer. Dossier classé confidentiel.

Monsieur le Commissaire, je n’ai compris qu’à son retour que Thérèse allait me faire crever à petit feu pour cette tentative d’assassinat. De ce fait, je porte plainte contre moi-même et souhaite que vous veniez m’arrêter en urgence car je suis actuellement enfermé dans la salle de bain de mon appartement, la tempête conjugale ayant muté dangereusement en tornade.


Marcel, le mari de Thérèse
Rue des sacrifiés. 4ème étage

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Mijo Nouméa · il y a
oh la la j'ai bien ri!! Merci

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