Lettre à un ami

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Image de Eté 2016
Cher ami,

Lorsque l'on se rencontre, tu me dis :
« Bonjour, comment vas-tu ? »
Et je te réponds :
« Bien, et toi ? »
En quelques mots tout est dit ou presque, mais je voudrais aujourd'hui te le dire plus précisément.
Comment je vais ? Eh bien, ce matin quand je me suis réveillé, je me sentais en forme. D'abord, j'ai bien dormi, je ne me suis levé que deux fois, à cause de la prostate évidemment. Je ne sais pas quelle heure il est, les points phosphorescents sur le cadran du réveil forment un halo brumeux que je ne peux pas décrypter sans lunettes, mais un rai de lumière passant par la fente du volet m'indique que le jour se lève. Alors je me suis dit : « Je vais me lever moi aussi ». Pour cela, je fais comme le kiné m'a expliqué pour ne pas réveiller ma sciatique : je me mets sur le côté, je sors les jambes de dessous la couette, une poussée avec les bras et hop, me voilà assis sur le bord du lit. Je reste un moment comme ça, car le changement de position me provoque des vertiges, puis je fais des mouvements de la tête pour dérouiller mes vertèbres cervicales bloquées par l'arthrose. Cela fait, j'entreprends de me mettre debout, mais je fais doucement car je ne suis pas encore bien habitué à ma prothèse de hanches. Je vais à la salle de bain, où je mets mes lunettes, j'installe mon dentier et, plus par habitude que par nécessité, je me donne un coup de peigne.
Je suis alors prêt à descendre à la cuisine pour préparer mon petit-déjeuner ; pour cela j'utilise le monte-escalier électrique. Le monte-escalier c'est pratique, surtout pour descendre. De toute façon je ne peux plus emprunter les marches, car mes genoux refusent de se plier.

Le petit-déjeuner est toujours le même depuis des années : café noir, pain grillé, confiture... Ah, il ne faut pas que j'oublie mes pilules ! Remarque, je ne prends pas beaucoup de comprimés : un pour la tension, un pour le cholestérol, un pour l'arthrose, un pour les vertiges, et puis un pour je ne me rappelle plus quoi... Ah si, c'est pour la mémoire.
Le moment est alors venu de remonter à la salle de bain pour faire ma toilette. Pour cela, je reprends le monte-escalier électrique. Le monte-escalier, c'est pratique aussi pour monter. De toute façon, je ne peux plus monter à pied, car je n'ai plus assez de souffle pour gravir toutes ces marches.
Puis je prends ma douche assis sur mon tabouret. Instant privilégié que le moment de la douche. L'eau chaude qui coule soulage ma nuque endolorie. Le corps et l'esprit sortent de l'engourdissement de la nuit. Savourant cet instant, je laisse l'eau couler à volonté. Et puis soudain – est-ce le prix exagéré de l'eau chaude ou ma fibre écolo qui m'incite à ne pas gaspiller ? – bêtement, comme si le bonheur ne pouvait être qu'éphémère, je ferme le robinet...
Au sortir de la douche, le miroir en face me renvoie l'image de mon anatomie intime. Je ne sais pas pourquoi cet organe, autrefois exubérant, se montre maintenant si fatigué, alors qu'il travaille si peu...
Prestement je m'essuie et cache cette nudité qui se laisse enfermer sans broncher.
Je profite de cet instant pour soigner mes doigts de pieds dévorés par les mycoses, ces espèces de micro-organismes nécrophages qui te bouffent la peau, te rappelant tous les jours que nous ne sommes que poussière et que nous retournerons en poussière... Ce n'est tout de même pas tous les jours le mercredi des cendres !
Je termine ma toilette par un rasage soigné suivi de quelques gouttes de « sent bon » de grande surface. J'enfile mes bas de contention puis j'installe mes appareils auditifs et je m'habille de mon inusable chemise à carreaux et de ma salopette de coton bleu, et me voilà prêt à vivre une belle journée.
Je redescends et me voilà bientôt sorti dans le jardin, où je vais à la boîte aux lettres chercher le journal et là, mon journal d'une main, mon déambulateur de l'autre, humant l'air frais du matin, je me dis : « Qu'est-ce que j'ai de la chance d'être en bonne santé ! »
Alors comment je vais ?
Euh... ben... bien, et toi ?

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