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Lettre à mon fils

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Antigone

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On a dû retrouver mon corps chez nous, enfin plus exactement en bas de chez nous. Pas intact, la joue droite à même le béton de la cour, les jambes formant un angle improbable avec le buste. C’est ainsi que tu m’as découverte par-dessus la rambarde. Tu as dû pousser un cri qui n’est jamais sorti, étouffé dans la gorge. C’est ainsi que tu me verras pour la dernière fois, désarticulée. Je regrette, mon amour.

Tu as passé le bac il y a quelques jours, l’épreuve de philo en premier, celle que nous avons travaillée tous les deux. Je sais que tu excelles dans cette matière qui en rebute plus d’un. Toi, tu as une telle facilité à appréhender tout sujet, tu ne te laisses pas aller à une prose et une réflexion superficielles, tu parviens à mettre ta rigueur intellectuelle au service de ta sensibilité et tes émotions. Te rappelles-tu ce texte de Cioran qui nous avait donné tant de mal ? Le texte très court t’avait déstabilisé, tu y cherchais des pensées cachées, en vain. Je t’avais expliqué que chez Cioran, il n’y a pas de propos à tiroirs, pas de structures de phrase à plusieurs bandes. C’était l’un de mes auteurs fétiches, de ceux qui comptent dans une vie si courte soit-elle. J’ai eu la satisfaction de constater que ses mots t’avaient emporté loin. Tu avais compris que le désespoir le plus profond n’empêche pas de vivre. Mon fils adoré. Je ne serai pas à tes cotés quand tu iras chercher tes résultats. Je t’imagine devant le tableau jouant des coudes, cherchant ton nom sur la liste des admis. J’entends presque tes cris de joie, je te vois étreindre tes amis. Je regrette, mon amour. 

Que te dire qui fasse sens maintenant que je ne suis plus ? Me croiras-tu alors que je t’ai laissé, l’âme brisée ? Me pardonneras-tu d’avoir commis l’irréparable ?  

Je sais ce que je t’ai fait. En quelques secondes, le temps de ce saut, j’ai brisé ton élan, amputé ton être, sectionné la fémorale, fait fuir le bonheur.  Au seuil de ta jeune vie, j’ai osé t’abandonner emportant à jamais mes baisers, mots doux et éclats de rire. Je te conjure de ne pas croire que tu ne m’as pas suffisamment aimée pour me retenir, mon tendre fils, tu ne pouvais rien y faire, à cette attraction vers le rien. Tu connais mon caractère pugnace mais là, je ne peux opposer aucune résistance à cette douleur à mille branches. Elle me mine sans répit, aucun amour ne pourrait en venir à bout.  Crois-moi, la morphine à haute dose que mon corps et mon esprit ne supportent plus, n’a rien à voir avec un quelconque paradis artificiel. Tu n’aurais pas supporté à la longue, de me voir ainsi réduite à si peu de chose. Peut-être penseras-tu que cela aurait été mieux que le néant. Je n’en suis pas sûre. 

Je regrette, mon amour.

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Lélie de Lancey · il y a
Essayer de déculpabiliser celui qui reste, avouer sa propre impuissance à vaincre " cette attraction vers le rien". Une lettre très poignante...
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Ginette Vijaya · il y a
Il n'y a rien à dire . Est-il possible de se mettre à la place de l'autre , de souffrir à sa place , d’être en empathie . ? il y a une douleur et devant elle, on est seul à prendre une décision . Vous avez su écrire avec dignité , lucidité et pudeur l’indicible détresse du choix .
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