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Lettre à ma fille

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Alice

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Une chambre d’hôpital. Cela fait plusieurs mois que je suis là à essayer de rattraper un bout de mémoire. Quelque chose qui puisse donner du sens à ma vie, au fait que je sois là.
Mais rien.
Rien.
Le vide.
Quelques images grappillées ici et là qui n’ont aucun sens. Même pour ceux qui m’entourent...
Qui suis-je ? La question pour moi est vitale. Qui suis-je ? Pourquoi tous ces gens autours de moi pour prendre soin de moi ? Qui suis-je pour mériter toutes ces attentions, tous ces sourires ? Qu’ai-je fait ?
La tête me tourne tellement... Elle est si vide... Cela me fatigue beaucoup d’essayer de trouver un sens, une raison, à tout ça.
Et puis tous les jours, je vois cette femme qui vient me voir. Elle me parle de choses et d’autres. Parfois, elle reste en silence et me prend la main. On regarde alors toutes les deux par la fenêtre. C’est drôle, il me semble avoir toujours aimé regarder dehors pour voir la vie y défiler.
C’est drôle, la chaleur de cette main, il me semble si bien la connaitre. Et puis ce manque lorsqu’elle me quitte. Et sa chaleur qui reste au fond de la mienne... C’est sûr cette main, c’est un trésor que j’ai surement découvert un jour ! Peut-être l’ai-je perdu ? Non ! Il est certainement bien caché quelque part au fond de moi, là où personne ne pourra jamais me l’enlever ! Pas même la maladie.
Quelques fois, cette femme pleure en silence. Je la regarde. Que puis-je faire pour elle ? Je voudrais la prendre dans mes bras mais l’accepterait-elle ? Je n’ose pas. Je reste là sur mon fauteuil. Elle me regarde. J’ai l’impression que son regard m’appelle. Une sorte de « maman » qui résonne dans tout mon être. Que puis-je faire pour elle ? Si je la prends dans mes bras peut-être que cela la fera fuir. Alors je préfère tourner la tête vers la fenêtre pour ne pas lui faire voir mon désarroi. Je sens son regard sur moi, et puis elle aussi se met à regarder par la fenêtre. Plus tard elle partira en me laissant là, seule face à ma fenêtre, seule avec ma tête vide. Si seulement je pouvais mettre un nom sur ce visage. Et puis toujours ce prénom qui résonne dans ma tête sans que je sache lui donner un visage.
Qu’ai-je fais pour être là, avec cette tête si vide ? Qu’ai-je fait pour ne pas savoir qui est cette personne qui me rend visite si souvent ? Comment s’appelle-t-elle déjà ? Que puis-je faire pour lui prouver que j’aime sa présence à côté de moi ? Que j’aime sa main posée dans la mienne ? Que j’aime cette chaleur qu’elle me laisse dans le creux de la main ? Que j’aime ce regard qu’elle pose sur moi quand elle voit que je l’ai reconnue.
Oh Seigneur, je ne sais plus qui Tu es, mais je sais que Tu seras toujours là pour la protéger.

Aujourd’hui, elle est venue avec une radio et sans rien dire, elle l’a branchée, y a mis un disque et m’a regardée. Elle avait l’air déterminée. Je lui ai dit : « et alors ? » « Ecoute » me répondit-elle.
J’ai écouté.
Ce piano, ce violon, cette voix. Ma tête ne sait plus. Mais mon corps se souvient. Oh oui, il se souvient.
Je regarde de nouveau par la fenêtre. Que puis-je faire d’autre ?
La musique est forte, elle envahie la pièce, elle envahie mon corps. Et je pleure. Oui, je pleure.
Ma tête a oublié mais mon corps se souvient. Et il pleure.
Il pleure sur tous ces oublis. Il pleure sur tous ces souvenirs dont il a, quelque part, gardé la trace. Il pleure car il se souvient combien il avait aimé cette musique, cette danse, et cet amour qui l’accompagnait. Combien il avait aimé tout cela... Et il pleure. Et je pleure. Ma vision est troublée, mon esprit aussi. Plein de choses se bousculent dans ma tête, mais il n’y a pas de sens à donner à toutes ses images.
Elle vient derrière moi et me prend dans ses bras. Je lui prends ses bras dans mes mains.
Maintenant, j’en suis sûre, elle a toujours été là dans ma vie ; mon cœur, et surtout mon esprit, me le disent. Elle est quelqu’un que je n’oublierai jamais.
Un prénom me revient. Ce fameux prénom.
Alors sur le rythme de la chanson, je lui murmure ce prénom. Ses bras me serrent plus fort. Je sens sa chaleur. Je sens son émotion et je l’entends me murmurer à l’oreille, un merci tout doux, sur le rythme de la chanson.
Et la chanson si douce continue à nous bercer. Nous sommes si bien dans les bras l’une de l’autre à l’écouter, que nous y restons quelques instants après qu’elle se soit arrêtée, en regardant par la fenêtre.

* * *

Je suis décédée le lendemain. Ma fille qui venait me rendre visite tous les jours est entrée dans ma chambre. En silence, avec une infinie douceur, elle a allumé la radio, y a inséré le disque et a mis notre chanson. Tranquillement, elle s’est approchée de mon lit où ils m’ont allongée, s’est assise, m’a pris la main, l’a serrée comme à son habitude. Puis elle est restée ainsi jusqu’à la fin de la chanson.
Lorsque le silence s’est fait de nouveau, elle s’est levée, m’a embrassée pour la dernière fois, a reposé tendrement ma main sur mon lit, m’a regardée une dernière fois et tout doucement m’a dit : « merci ».

C’est moi qui te remercie. Je t’ai donné la vie et pour un instant, le temps d’une chanson, c’est toi qui me l’as donnée. Merci à toi, ô mon enfant, pour ce cadeau si précieux. Merci pour toutes ces années, faciles ou difficiles, passées à tes côtés. Merci pour ta patience et ton amour lorsque mon esprit t’oubliait. Merci d’être restée fidèle jusqu’au bout. Jusqu’au bout. Merci de ne pas m’avoir abandonnée. Merci de ne pas m’avoir oubliée. Merci pour ta main, pour ta présence, pour tes bras.
Merci pour ta chanson. En douceur, je suis partie sur sa mélodie que mon esprit me récitait.
De là où je suis, je te vois par ma fenêtre et je sais que Dieu, toujours, te gardera.
Je ne t’oublierai jamais.

Ta maman qui t’a toujours aimée.
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