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Lettre à ma fille...

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Alexia G.

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Brest, le 13 novembre 2004

Ma chère fille,

Je me demande comment tu vas aujourd'hui. Qu'as-tu fait de ta journée, petit ange ? As-tu joué avec tes poupées, ou fureté la journée entière dans le jardin ? A moins que quelqu'un n'ait été là pour te lire un conte, comme je l'ai si souvent fait. J'ai l'impression que c'était hier que tu t'asseyais devant moi en croisant les jambes et en fixant le vide, perdue dans tes pensées, l'esprit vagabondant au gré des phrases que je prononçais...
Mais bien entendu, ce n'est pas le cas. Le temps file à une telle vitesse... Regarde-toi. Tu as douze ans maintenant. La dernière fois que nous nous sommes vues, tu en avais à peine huit...
Tes passe-temps ont sûrement dû évoluer. Ton physique aussi. Ne crois pas que je serais incapable de te reconnaître ; une mère reconnaît toujours son enfant. Cela dit... Je me demande souvent à quel point tu as pu changer, ces temps-ci. Tes cheveux ont-ils beaucoup poussé ? As-tu beaucoup grandi ? Je suppose que tu dois me dépasser dorénavant. J'ai toujours été petite comparée aux autres...

Tu sais... C'est idiot. Je rédige cette lettre sans réellement savoir si tu pourras la lire un jour. Je ne vais ni me plaindre ni me morfondre, car, après tout, tout est de ma faute. C'est à cause de moi, et de moi seule, que je ne peux plus te voir aujourd'hui.
Je... Je souhaite te présenter mes excuses. J'ai conscience que cela ne changera rien à notre situation, mais... Je tenais à le faire. Je suis désolée. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir su être une bonne mère. Chaque jour, sans exception, je me maudis de ne pas être arrivée à m'occuper convenablement de ce que j'avais de plus cher au monde. Chaque jour, je repense à toutes les erreurs que j'ai faites. Les moments où j'oubliais de venir te chercher. Les soirées où je ne pensais pas à t'amener te coucher. Les dîners que je ne te préparais jamais. La tendresse que je ne te donnais que trop rarement. Tu étais là, avec moi, et pourtant tu me semblais presque entièrement invisible...
Quelle honte. Comme il est triste, pour une mère, de négliger son propre enfant...

Néanmoins... Même si je ne sais pas où tu te trouves... Je tente de me consoler. Je suis certaine que ta nouvelle famille te traite bien. Tu es un amour de douceur et de bonté. Il est impossible de penser que quelqu'un, sur cette Terre, puisse te détester... Et je t'avoue que cela m'apporte un certain réconfort. Même si ce doit être loin de moi, je suis heureuse de te savoir traitée avec bienveillance...

Mais ce n'est pas pour te parler de cela que j'ai commencé à rédiger cette lettre. Je voulais te parler de mon père. Te souviens-tu de lui ? Je suis sûre que oui. Tu l'appelais « Daddy » et tu passais ton temps accrochée à ses jambes...
Eh bien... Il est malade. D'une drôle de maladie, que l'on appelle Alzheimer. Sais-tu, petite chérie, ce qu'est cette chose ? Elle te fait perdre la mémoire. Au début, tout commence doucement. Tu oublies par exemple où tu as posé la tasse que tu tenais dans les mains quelques secondes auparavant. Puis les choses se corsent, et tout devient plus difficile.
Ton Daddy a oublié certains événements qu'il avait partagé avec toi, par exemple. Il n'arrivait pas à se rappeler qui tu étais. Il ne reconnaissait pas les objets qui lui appartenaient.
Et, un jour... Il m'a oubliée, moi aussi. Je suis devenue une inconnue pour lui. Il ne parvenait pas à se remémorer ce que je représentais à ses yeux et ne comprenait pas ce que je faisais dans sa chambre. Il a même eu peur de moi. Mais les détails importent peu... Tout ce qui compte, c'est ce que cela m'a donné envie de te dire.

J'ai vu une personne que j'aimais perdre l'essence même de son identité. Je ne veux pas qu'il t'arrive la même chose.
Tu dois vivre, mon trésor. On dit souvent que l'on se rend compte de l'importance qu'ont les choses après les avoir perdues ; je sais maintenant que rien n'est plus vrai. Même si je ne fais plus partie de ta vie, il faut que tu profites de chaque seconde.

Chéris les amis que tu te feras tout au long de ta vie. N'oublie pas de te méfier, bien évidemment, car en ce bas monde, tout le monde ne te voudra pas toujours du bien ; mais quand tu auras trouvé des amis loyaux et fidèles (tu verras, ma fille, ils sont durs à trouver... Cela dit, une fois qu'on les a rencontrés, on ne peut plus les lâcher), prends soin d'eux. Ils te feront connaître des sentiments que tu n'éprouveras avec personne d'autre. Avec eux, tu seras parfaitement à l'aise et tu pourras être toi sans craindre que l'on te juge. Vous passerez de merveilleux moments. Ils te feront rire d'un rien, sauront te consoler mieux que tu ne le pourras toi-même, et seront toujours là pour t'écouter et te conseiller. Je pense que l'on a tendance, trop souvent, à négliger l'impact que peut avoir une réelle amitié dans une vie... Crois-moi, ma fille. Ces relations sont fabuleuses. Vis-les, et, encore une fois, prends soin de ces personnes. Quoi qu'il t'arrive, tu ne les oublieras jamais.
Fais-moi confiance...

J'imagine que tu t'en doutes... Mais après l'amitié vient l'amour. Oh, ne soupire, je ne vais pas t'embêter plus que nécessaire. Tu rencontreras beaucoup d'hommes dans ta vie. C'est toujours ainsi. Parfois tu souffriras, car l'amour rend les gens plus sensibles. Oui, je pense que l'on peut même dire que tu souffriras sans doute beaucoup... Hélas, la vie est ainsi faite. Tu te sentiras sûrement désemparée lorsque tu recevras une réponse négative de la personne que tu aimes ; tu auras le cœur déchiré lorsqu'une de tes relations prendra fin sans ton consentement. Il y a tant d'autres raisons qui pourront te pousser à la tristesse ! Cela sera dur. J'espère néanmoins que tu seras plus forte que ta mère, car l'amour, ma fille, m'a très souvent fait pleurer !
Mais c'est aussi un des plus beaux sentiments qui existe au monde... Je te souhaite d'être heureuse. Que tu voles de rencontre en rencontre ou que tu parviennes à te poser rapidement, peu importe. Je te demande simplement de faire attention à toi, et de vivre des moments inoubliables. Lorsque tu seras plus âgée, tu pourras te rappeler en souriant des rencontres que tu auras faites en été, des inconnus qui seront devenus plus proches de toi que tu ne l'aurais imaginé, de ce hasard qui aura placé un bel homme sur ta route, des familles que tu auras rencontrées et des moments que tu auras vécus...
Tâche de ne jamais rien regretter, surtout. Rien n'est pire que les regrets...

Que puis-je te dire d'autre ? Prends soin de toi. Tu risques fort de me trouver trop insistante, mais... Maintenant que je suis partie dans mes instructions, autant aller jusqu'au bout ! Veille à bien manger, et à bien dormir. Ta santé est ce qui m'inquiète le plus au monde, ce doit devenir le cas pour toi aussi ! Deviens forte, et reste aussi belle que tu l'es. Ne laisse pas les autres te marcher sur les pieds et te faire du mal. Ceux qui cherchent à blesser les autres sont bien souvent les plus malheureux. Ne prête pas attention à ceux qui désireront te dénigrer, te rabaisser, te blesser ou te faire souffrir ! Ils n'en vaudront pas la peine. Ne doute jamais de ce que tu es et n'aies jamais honte de toi-même ! Tu es ma fille. Je sais bien que tu vas grandir et que ta personnalité va évoluer... Mais j'affirme que je sais ce que tu vaux. Tu es la plus belle chose que j'ai réussi à faire dans ma vie. Ma plus belle réussite.
Et tu le resteras toujours.

J'aurais tant aimé te dire toutes ces choses avant que l'on ne t'amène loin de moi... Si tu savais comme je regrette, si seulement tu pouvais imaginer... Il ne se passe pas un jour sans que mes pensées ne soient tournées vers toi. Ton départ a laissé un immense vide dans mon cœur, que rien ne parvient (ni ne parviendra jamais) à combler... Je regrette que notre séparation ait été si douloureuse.
Ma fille... Je suis fière de toi. Je ne te l'ai jamais vraiment dit, mais je le suis. Lorsque tu es entrée dans ma vie, tout a changé pour moi. Tu étais (tu l'es encore, et même lorsque tu auras trente, quarante, cinquante ans, rien ne changera, tu le seras toujours) mon enfant, ma princesse, ma toute-petite. Je n'ai pas su te le montrer, je n'ai rien su faire, je ne mérite sûrement pas d'être considérée comme ta mère... Mais malgré tout, c'est ainsi que je me vois. Le temps sans toi est interminable. J'aimerais pouvoir te serrer à nouveau dans mes bras. J'aimerais te dire que je t'aime. J'aimerais que nous puissions rattraper le temps perdu et faire tout ce que nous n'avons pas eu le temps de faire.
Je suis si triste... Si triste de me dire que je ne serais plus jamais là, alors qu'il nous restait tant à partager... Je ne pourrais pas tenter d'évacuer ton stress lorsque tu passeras tes premiers examens. Je ne pourrais pas te consoler lorsque tu vivras ton premier chagrin d'amour. Je ne pourrais pas prendre en douce un ou deux de tes vêtements pour te voir te fâcher ensuite. Je ne connaîtrais pas l'angoisse de te voir conduire la première fois. Je ne te verrais jamais quitter l'enfance et devenir une vraie femme.
Tout ce que je peux faire, aujourd'hui, c'est écrire quelque chose sur ce maudit papier, dans l'espoir qu'un jour, qui sait, tu tombes dessus et sache à quel point je t'aime...

Il faut que tu sois heureuse. J'aurais aimé veiller sur toi de loin, mais encore une fois, ce n'est pas possible... Alors je te le demande directement. Je te l'ordonne. Sois heureuse, ma fille. Fais-toi des milliers et des milliers de souvenirs. Qu'ils soient bons, mauvais, joyeux, drôles, tristes, qu'ils te fassent encore rire après des années ou qu'ils te frappent avec nostalgie... Garde-les. Protège-les comme la prunelle de tes yeux.
Car ainsi, tu pourras les raconter à tes enfants, qui, peut-être, à leur tour, les raconteront aux leurs... Et ainsi de suite.

Bien. Je crois que je vais m'arrêter là... Mais avant de terminer définitivement cette lettre, je tiens à te le redire une fois encore.
Je t'aime, ma fille. Quoi qu'il arrive dans ta vie, que tu doutes, que tu te sentes désespérée, que tu aies l'impression d'être seule au monde, que tu sois perdue, que tu te dises que tu ne peux plus avancer... N'oublie pas. N'oublie pas que, malgré tout, même si elle n'est pas là, même si elle s'est mal conduite... Tu as une mère. Et cette mère, elle t'aime bien plus que tu ne l'imagines. Elle irait décrocher la lune pour toi, elle te donnerait son cœur, elle se sacrifierait pour toi s'il le fallait.
Parce qu'une mère, même sévère, même distante, même froide, même aussi piètre que ce que j'ai pu être... Reste une mère.
Tu comprendras ce que cette phrase signifie quand, toi aussi, tu donneras la vie...

Oh, mon petit amour... Comme j'aimerais que tu puisses lire cette lettre... Comme j'aimerais que le hasard joue pour une fois en ma faveur... Je souffre de te savoir si loin de moi. Tu me manques... Ma Lana.

Je t'embrasse,

Ta mère, Emma
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