Lettre à ma déraison

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Ecrire et lire est depuis longtemps plus qu'un loisir ; une question de survie, parfois. Quelques lignes, depuis toujours. Textes parfois plus longs. Travaux de recherche, professionnels, textes  [+]

La raison est dans la nature de l’homme, m’a-t-on dit, elle lui est propre, elle le caractérise.

L’homme est bien triste alors ; la raison ennuyeuse. Je ne veux pas de la raison, je ne veux pas devenir homme, je veux demeurer cet enfant que je suis. Et pourtant je sens que je sombre peu à peu et je n’arrive à me retenir à rien.

La pensée seule, la mémoire aussi, me permettent de rester auprès de toi, ma déraison.

Je ne suis pas né homme, je ne suis pas né raisonnable. Je suis né avec toi, je suis resté à tes côtés toute mon enfance et je ne veux pas te quitter. Tu es ce sein maternel qui me nourrit, qui motive mes actions, mes pensées, qui me permet de traverser le temps et l’océan de la vie, à ma guise, à mon allure. Sans toi je suis perdu, déboussolé, arraisonné. J’ai peur. Tu es mon existence, tu es ma raison d’être. C’est grâce à toi que je peux voguer. Aide-moi, souffle encore dans mes voiles ! Je veux être auprès de toi, dans ta chaleur. Je suis trop jeune encore pour que tu m’abandonnes. Reste avec moi, j’ai besoin de toi.

Mon corps se transforme, mon être s’accomplit. Je grandis, je vieillis, je mûris. Inexorablement la raison m’envahit, je le sens, je le sais. J’ai de plus en plus de difficulté à rester sain, à ne pas ressembler à ces adultes qui cherchent à me faire chavirer de leur côté. Leur raison me fait peur, ils me font peur, je crains trop de devenir comme eux, je crains trop que leur chant ne m’attire vers le rocher de la raison. Je veux rester enfant. Mais la raison progresse déjà en moi sans que je ne puisse m’y opposer vraiment. Mon âme la combat de toute sa vigilance. Je résiste mais ne pourrai résister longtemps encore. La raison qui m’envahit est une maladie incurable, une tare de l’humanité qui dégénère en moi.

Il m’arrive de plus en plus souvent de t’oublier quelques instants. Le mal me gagne. Il échappe à mon contrôle. Déjà, je ne réagis plus comme par le passé. Déjà je m’entends tenir les propos qu’ils attendent de moi, ces adultes auxquels je ne veux pas ressembler. Déjà des mots échappent à la maîtrise de mon âme, échappent à l’incohérence de mes pensées. Mes mots s’enchaînent en des phrases que je ne veux pas connaître, qui leur ressemblent trop, des phrases qui ne sont plus de moi, des phrases qu’ils m’ont soufflées à l’oreille, petit à petit, tout au long de ce qu’ils appellent mon éducation. Ils me disent alors que j’ai raison. A quel sujet ? Je ne veux pas m’en souvenir. Je m’accroche à toi ma déraison, mais ils m’attirent vers eux, vers leur monde. J’y prends plaisir parfois et j’en ai honte. Je joue au grand. Pardonne-moi, mais je n’ai pas la force d’un Ulysse. Je parviens de moins en moins à rester sourd à leur appel. Tu es ailleurs parfois, loin de moi, et je ne m’en rends plus compte. Comment peut-on oublier ce qui nous fait sans être devenu un autre ? Je me transforme, je deviens homme, mais je résiste encore, encore un peu.

Je ne veux pas les rejoindre, ces adultes. Je ne veux pas vieillir et devenir l’un des leurs. Je ne veux pas mourir, un jour, raisonnable. Mais quand je les entends je trouve leur mélodie si calme, si apaisante, si facile, qu’il me tente de les écouter, de les retrouver, d’être parmi eux, de jeter l’ancre et les armes. Je combats encore cette pensée, mais il me semble que tu as perdu de cette force qui faisait de toi ce qui m’animait, ce qui m’attirait aussi. Je ne veux pas les rejoindre, pas totalement, non, mais ils ont raison, tu sais, quand ils me disent que sans m’en apercevoir je suis presque devenu un homme. Je m’éloigne, tu vois, mais je t’en supplie ne me quitte pas, pas vraiment. Je veux pouvoir m’échapper et revenir vers toi, secrètement, pour quelques instants au moins. Je deviens homme, je deviens raisonnable, je deviens autre, mais je ne veux pas t’oublier. Reste un peu, un tout petit peu au fond de moi, je te garderai toujours une place à part, à toi, ma déraison, ma déraison d’homme.
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Atoutva · il y a
Pas envie de grandir ! Mais l'Homme, est-il vraiment raisonnable ?
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Mikael Poutiers · il y a
Bon, étant donné mon âge, il serait peut-être un peu temps que je grandisse. Merci pour la lecture de ce texte.
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magali albardier · il y a
quel magnifique hymne à ne pas devenir semblable aux autres...de toute facon tu n e l'es pas .. Si les hommes d aujourd'hui restaient un peu plus Peter Pan le monde n'en serait que plus humain... Merci Mikael pour ce doux moment, car ta plume est douce..
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Mikael Poutiers · il y a
Mais qui est ma fée clochette alors? Merci Magali
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Annie Stefani · il y a
Quelle plume ! si tu envisages une reconversion ou un chemin parallèle, ne cherche plus ! Brillant tant sur la forme que le fond. j'attends la prochaine. Bises
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Mikael Poutiers · il y a
Tu es adorable. Merci beaucoup.
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LaNif · il y a
Face à cette raison dont vous ne voulez pas, il y a une arme puissante dont on peut abuser et qui préservera une bonne part de votre déraison, c'est votre imagination...
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Mikael Poutiers · il y a
J'avoue, c'est tentant...
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Yeonju Seong · il y a
Une allusion philosophique dans une ambiance enfantine, quel plaisir à lire : ) Les raisons des adultes me font peur de temps en temps à moi aussi !
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Mikael Poutiers · il y a
Merci beaucoup de m'avoir compris.
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Agnès KRACK · il y a
C'est tout toi Mikaël ! Bravo
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Mikael Poutiers · il y a
En effet, je suis très déraisonnable... :-)
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Verogar · il y a
Sur mon vélo D’appartement de bon matin (si si !), tu nous offres un beau voyage. Merci. Méditation et réflexion du jour qui ne demandent qu’à être nourries. J’attends donc la suite ...
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Mikael Poutiers · il y a
Je n'avais pas envisagé l'option vélo d'appartement, mais pourquoi pas? Quant à la suite, sans doute pas dans ce domaine (ni du vélo ni de la thématique de ce texte).
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Joëlle Brethes · il y a
Vous voici frère jumeau du Petit Prince ;)
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Mikael Poutiers · il y a
Trop d'honneur. Merci Joëlle.
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Carmic · il y a
Merci Mikael....😘
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ElisaBeyer · il y a
Un mélange de mélancolie et d’espoir... mais surtout d’espoir !
Bravo Mikaël

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Mikael Poutiers · il y a
C'est le passage à l'âge adulte qu est source d'espoir mais aussi de beaucoup de peurs. Merci, Elisa.
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Caroline Laub · il y a
Constat de vie plein de force et de courage ! Bravo
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Mikael Poutiers · il y a
Merci Caroline.