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En compétition

Ce matin, j’ai ouvert la volière et tu t’es envolée. Le petit sac de graines est tombé à mes pieds. Comme je me baissais pour le ramasser, tu en as profité pour t’échapper. J’ai regardé dans les arbres, épié les feuillages. J’ai levé les yeux au ciel, fouillé les nuages. Déjà, tu n’étais plus là.

J’ai refermé la porte de la volière. J’ai pleuré. Ma colombe. Je n’ai pas eu le temps de t’apprivoiser. Déjà, tu m’as quitté.

Debout dans le salon, j’ai bien dû avouer. Maman était très fâchée, tu étais la dernière d’une longue lignée. Derrière elle, sur la commode du salon, j’ai regardé avec honte le grand cadre en bois, l’icône de la maison : une photographie en noir et blanc de mon arrière-grand-mère, rayonnante devant la volière. C’était à la fin de la guerre. Elle portait un grand chapeau au sommet duquel une colombe s’était posée. La tradition. Debout dans le salon, j’ai contemplé ma trahison.

Au printemps, tu es la seule à être sortie de ta coquille. Les autres œufs de ta couvée n’ont rien donné. Papa dit que tes parents sont vieux et fatigués. Bientôt, les battements d’ailes et les roucoulements cesseront. La volière se sera tue. Je me tais, ça me tue. Il était déjà mort mais je l’ai quand même tué. Le passé.

Ce matin, j’étais en colère : contre toi, contre moi. Tu m’avais abandonné, je n’avais pas su te garder. Ce soir, je n’ai plus que ma peine. Reviens ma colombe. S’il-te-plaît.

Sur le mur en pierre, tout au fond de la grange, tous vos noms d’oiseaux sont tracés à la craie. Lorsque l’une d’entre vous disparaît, Papa ajoute une croix. Tant de colombes, tant de croix. Au printemps, j’avais choisi ton nom. Je l’avais écrit. La croix, je ne peux pas. Partir, c’est différent de mourir, n’est-ce pas ?

Ce soir, Maman essaie de me consoler. Elle dit que tu es partie amener la paix dans un autre pays, que c’est ta mission. À la télévision, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de destinations. Comment trouver ta nouvelle maison ? Et sans adresse, comment poster ma lettre ? Heureusement, Maman a toujours une solution. Elle connait de très bons pigeons. Comme toi, les pigeons ont une mission : en temps de guerre, ils s’occupent du courrier. Moi, je trouve que c’est injuste que les oiseaux soient réquisitionnés. Après tout, vous n’avez rien demandé.

Papa vient s’en mêler. Il dit que Maman raconte n’importe quoi, qu’il faut juste que j’arrête d’être aussi tête en l’air et maladroit, que j’apprenne à marcher droit. Comme un soldat ? demande Maman. Papa ne répond pas. Il dit que les colombes, ça ne change rien de toute façon. Qu’on ne peut pas empêcher les gens de faire la guerre. Que parfois, on n’a pas le choix. Quand les méchants ne comprennent pas.

Maman s’emporte, elle pense que c’est bien plus compliqué ! Papa rétorque que la guerre, certains l’ont bien cherchée. Bientôt, je ne comprends plus ce qu’ils disent. Ils se mettent à crier. Eux non plus, on dirait qu’ils ne se comprennent plus. Et puis la phrase sort. C’est comme une explosion :

— Alors vas-y, retourne dans ton pays ! hurle Papa.

Ces mots plongent le salon dans le chaos. Mes yeux se posent sur le portrait de l’arrière-grand-mère. Je cherche le pays derrière la volière. Celui où il y a eu la bombe nucléaire. Maman n’y est jamais allée, elle ne peut pas y retourner. Pourtant, elle semble décidée. Elle répond que si elle part, elle m’emmènera. Papa dit que si elle fait ça, il se vengera. Alors, leurs regards se tournent vers moi. Je vais me coucher sans discuter.

Reviens ma colombe, reviens vite. Un jour à peine que tu es partie et déjà la guerre arrive dans mon pays. Et si je dois suivre Maman là-bas, je ne sais où, je ne serais plus là quand tu reviendras ! Cette pensée m’arrache le cœur. Mes larmes coulent sur le papier. Ma lettre sera toute mouillée. Sous le drap, je me cache pour pleurer. Papa et Maman se disputent encore. Dans le salon, dans le couloir. Je les entends à travers mon oreiller. La guerre est à ma porte.

Reviens ma colombe, reviens.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

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CLASSEMENT Très très courts

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Marie Guzman · il y a
Quelle émotion
J’ai vu à la télévision qu’il y avait beaucoup de destination
C’est un bouquet d’images sensibles et réussies surtout pour moi après les attentats au Sri Lanka 😢 vous n’auriez pas une colombe pour envoyer là-bas

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Etaine Eire · il y a
Un texte tout en émotion, j'ai beaucoup aimé.
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Lélie de Lancey · il y a
Une lettre poignante. Les mots et la perception de l'enfant sont l'âme de ce texte, où vole encore l'ombre blanche de la colombe échappée. J'ai adoré !
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SLEMO · il y a
La dernière Colombe de la Paix, très belle idée servie par une écriture au style à la fois touchant et puissant.
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Artvic · il y a
Une sensibilité très bien décrite et un message de paix bien écrit 🌹❤️ bravo Jenny, mes voix ! Merci
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Marsile Rincedalle · il y a
Très beau texte, une émotion poignante, un appel dans la nuit raconté par un enfant.Bravo.
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Marcel Prout · il y a
Touchant. Touché.
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Jenny Guillaume · il y a
Touchée aussi, merci Marcel !
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Fabienne Liarsou · il y a
Poignant.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre lecture Fabienne :)
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Jarrié · il y a
L'émotion à fleur de peau... vivement que colombe revienne et le sourire avec !
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Jenny Guillaume · il y a
Il n'est jamais très loin celui-là ;)
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JiJinou · il y a
Un texte tout en sensibilité, délicat, à mots couverts, très beau. Mes voix Jenny.
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Jenny Guillaume · il y a
Merci beaucoup ^^
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