Lettre à la jeune fille assise sur le seuil dans un jardin

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Tu ne me connais pas mais moi, je te connais bien. Je te vois tous les jours à la même heure et grâce au jeu de la mémoire et des senteurs printanières, je réalise que je te connais de mieux en mieux. En fait, je t’ai toujours connue mais, prise par la vie et son besoin d’avancer, je t’avais un peu oubliée, à tort ou à raison. J’aurais bien aimé continuer à donner les impulsions nécessaires pour que ma vie poursuive le cours agréable que je voulais lui infléchir mais me voici entravée, menottée dans une prison dorée, dans une sorte de félicité absurde, une forme de vie éternelle ou plutôt un cycle perpétuel qui ne m’a jamais fait rêver.

Tu as de longs cheveux sombres. Moi, je les trouve assez jolis. Je pense que tu as de la chance car ils sont d’un beau châtain foncé avec des reflets. Mais tu regardes les pointes d’un air critique : ils fourchent, il faudra les couper. Puis tu passes la main dedans : ils sont encore gras. Tu veux changer de coiffure. Tu en as marre. Qu’est-ce que je dois dire moi avec mes cheveux fins qui grisonnent et que je ne peux porter que courts !

Tu es un peu trop ronde, tu te sens serrée dans ton jeans et tu as un peu trop de poitrine. Il te faudra des années et peut-être un premier bébé pour comprendre que ce n’est pas toi qui es trop grosse mais que les jeans sont les pantalons les plus inconfortables qui soient pour les femmes qui ont des formes et qu’on n’est pas obligé de porter des t-shirts moulants !

Tes yeux sont un peu tristes et fatigués. Tu as les yeux langoureux de ta mère. Ah ! Ta mère ! Elle t’énerve. Toujours inquiète ! Tu seras comme elle dès que tu auras eu des enfants : « Fais attention ! Ne rentre pas trop tard ! » Des enfants ! Tu n’y penses même pas. Tu viens de te faire larguer. Tu n’as plus de nouvelles de lui. Il t’a oubliée, toi pas encore, et tu sais que ce sera long. Tu te trouves terne et lasse. Tu ne crois pas que c’est un peu normal ? Depuis combien de temps tu n’as vu personne ? Tu travailles pour tes examens. Plus de cours depuis plusieurs semaines. C’est le moment de travailler seule, sans professeurs, sans soutien, sans conseils, sans les copines de fac qui sont toutes loin. Tu penses : « Si ça pouvait tomber sur le roman américain du début du XXème siècle ! » Je sais, tu es complétement entrée dans l’œuvre au programme : « Sister Carrie ». Tu es devenue Carrie, la jeune fille de dix-huit ans qui débarque dans la grande ville et rêve de richesse, d’une vie sociale excitante, d’une carrière théâtrale... N’as-tu pas poussé les portes de l’opéra de ta ville de province il y a quelques mois ? Quelle audace ! Tu as suivi le son du piano, les danseuses répétaient. Tu as attendu la fin du cours. Le maître de danse est sorti et, surpris, il t’a demandé ce que tu faisais là. Tu as bredouillé que tu voulais devenir danseuse, que fallait-il faire pour cela ? Il a demandé quels cours tu avais suivi, il a regardé tes jambes, ta taille. Il a souri. Il aurait pu être plus méchant. Il a dit : « Vous savez mademoiselle, pour tout, il faut beaucoup de travail et à un moment il faut être réaliste. » Ton cœur battait à se rompre en sortant par la petite porte que tu avais trouvée entrouverte. Tu as souri à ton tour. Tu n’étais pas toi-même, tu étais Carrie et ses illusions, ses démarches maladroites pour entrer dans le monde du théâtre.

Comme Carrie, tu vas tomber dans les bras d’hommes plus âgés qui vont te faire croire que tu es amoureuse, alors que tu ne seras amoureuse que de l’image de la jolie jeune fille immature qu’ils renvoient de toi. Tu n’as pas encore lu les derniers chapitres où son amant, Hurstwood, sombre dans la dépression, devient incapable d’agir et passe des heures à se balancer dans son rocking chair emporté par la fatalité d’un monde dominé par l’argent. Sais-tu que je me sens un peu comme Hurstwood en ce moment. J’erre par les rues, je regarde les gens. Je ne suis pas au chômage mais je suis vieillissante, incapable d’action parce que empêchée d’agir et j’ai peur de sombrer, comme Hurstwood dans l’incapacité de prendre des initiatives parce que viendra le moment où, je n’aurai plus envie d’avancer, privée de mes amis et de mes passions en me disant : « Sont-ils vraiment mes amis ? » « Avais-je réellement des passions ou étaient-ce de vaines occupations ? » « A quoi tout cela sert-il ? »

Tu humes le parfum des lilas, tu aimes ta maison et ce jardin avec la glycine au-dessus du portail. Ta mère va bientôt t’apporter une coupe de fraises. Elle va te demander si tu veux de la crème ou si tu fais régime encore une fois ! Moi, je vais rentrer. Ma petite promenade autorisée d’une heure touche à sa fin. Je vais préparer les fraises, pour mon mari. Moi, elles me donnent des aigreurs maintenant.

Je voudrais te dire : « Ne t’en fais pas ! » mais je ne serais pas sincère car je connais la suite. Je vais te dire : « Sois forte ! » car je sais que tu trouveras la force puisque je suis là. N’oublie pas la danse, ni Carrie, elles te mèneront quelque part mais pas là où tu crois. A demain ! Tu as du travail. Il faut finir « Sister Carrie » pour passer au roman anglais. Je t’accompagnerai. Les livres sont là, poussiéreux ou renouvelés, dans ma bibliothèque. Je les relis, un à un, puisque mon temps s’est arrêté, et je pense au chemin à parcourir... parcouru. Je n’ai pas besoin de t’envoyer cette lettre. Tu l’as déjà sous les yeux, car toi, c’est moi à vingt ans.



P.S : Un petit conseil : arrête de souligner les mots que tu ne connais pas, ça déconcentre et ralentit la lecture.

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M. Iraje · il y a
Effectivement, cette sensation d'être face à un tableau d'Edward Hopper est bien présente : le temps figé, les personnages réduits à la fonction d'objet qu'un oeil extérieur dissèque, et comme un voile d'ennui.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Une bien agréable narration. Merci bien à vous Pénélope. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Eric diokel Ngom · il y a
une sensation Un texte structuré et original ..merci de m'aider à progresser https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Cyrille Conte · il y a
Très beau texte Pénélope, très touchant. Bravo.
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Pénélope · il y a
Merci pour votre lecture et cette promenade vers le passé.
Je me réjouis du succès de votre œuvre: " Un sale petit bruit de mort"

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Veronique Herms · il y a
Quel beau récit! Comme toujours chez toi, plein de finesse, de délicatesse, de tendresse aussi. Bravo!
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Fleur A. · il y a
Excellent
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Long John Loodmer · il y a
Moments de vie d'une jeune fille qui a existé, existe, existera
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Ginette Flora Amouma · il y a
Où comment une promenade d'une heure se transforme en méditation .
La forme choisie qui interpelle une personne s’adapte bien à une réflexion sur soi-même, un retour sur soi.

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Paul Thery · il y a
Excellent ! Le titre m'avait fait penser à l'ambiance d'un tableau de Hopper
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Colette Palubniak · il y a
Merci pour cette référence à Hopper qui est pour moi une merveilleuse source d'inspiration pour écrire des hitoires de solitude, de vide, d'attente...
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Randolph B. · il y a
On vous suit, mot à mot, une émotion après l'autre. Un texte fort de par son humanité et sa sensibilité. Merci !